Regarder profondément l'objet de la perception (1ère partie)

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(cloche)

Chère Sangha, aujourd'hui nous sommes le jeudi 2 février de l'an 2012, nous sommes dans la salle de méditation de l'Eau Tranquille au Hameau du Haut au Village des Pruniers pendant la retraite d'hiver 2011-2012.


Je suis là pour toi

Il ne nous reste plus que dix-huit jours avant la fin de la retraite d'hiver. Au Village des Pruniers, nous avons six mantras, et le premier est celui-ci : 'Je suis là pour vous.' Vous pouvez le dire à votre enfant, à votre compagnon, votre frère, votre soeur, ou à vous-même. Ne croyez pas que ce mantra est facile à pratiquer et que vous le comprenez vraiment, parce que plus on le met en pratique, plus on trouve que ce mantra est profond. C'est un mantra d'amour. Quand nous aimons quelqu'un, il faut être présent pour cette personne. Si nous aimons notre mère, notre père, nous pensons qu'il faut être présent pour eux. Mais que signifie être présent ? Notre corps physique ne signifie pas notre présence. Parfois même, la présence du corps physique empire la situation. Si nous sommes présents avec notre souffrance, nos peines, nos montées et descentes, nous causons encore plus de souffrance à l'autre personne. Alors le mantra : 'Je suis là pour vous' est une pratique très profonde. Il faut une présence solide, paisible, il faut être présent avec solidité, avec paix, et faut que votre présence soit agréable. Alors cette présence est utile, bénéfique à l'autre personne. Sinon, à quoi cela sert-il d'être présent ? Pour faire souffrir l'autre personne ? Avec nos montées et descentes, notre désespoir, notre souffrance, notre présence n'aidera personne.


Frais comme une fleur

Et nous avons des pratiques comme : 'J'inspire, je suis frais comme une fleur. J'expire, je m'épanouis.' Quand nous avons cette fraîcheur, nous avons quelque chose à offrir. Et cette fraîcheur n'est pas de l'imagination, la fraîcheur est réelle. On ne peut pas dire : 'Je suis une fleur' et avoir l'air très triste. Il faut vraiment visualiser chaque cellule de notre corps comme une fleur, il faut voir que notre corps physique est une merveille, que notre conscience est une merveille. Nous avons la joie en nous, que nous pouvons toucher, et il faut la pleine conscience, la concentration, pour faire de la fraîcheur quelque chose de réel, de possible. Ainsi on peut vraiment dire : 'Je suis là pour toi.'


Solide comme une montagne

'J'inspire, je me vois comme une montagne.' Nous avons la graine de la solidité, mais cette graine peut être toute petite, parce que nous ne pratiquons pas. Nous montons, nous descendons, et les autres ne peuvent pas compter sur nous, parce que nous n'avons pas de solidité, de stabilité. Alors notre présence n'est pas utile, et le premier mantra n'est pas vraiment le premier mantra. On dit : 'Je suis là pour toi', mais on n'est ailleurs, on n'est pas solide, stable. Alors comment faire pour avoir la stabilité, la solidité ? Nous avons la pratique de la marche méditative, de la méditation assise, qui apportent la stabilité à notre corps et à notre esprit. Si nous ne pratiquons pas, comment pouvons-nous avoir cette stabilité à offrir à l'autre personne ? Quel est le rôle de la pratique ? Si nous pratiquons, nous voyons très clairement que la marche méditative, la méditation assise peuvent nous apporter la solidité. Et alors nous pouvons vraiment dire : 'Je suis là pour toi.' Vous avez une présence fraîche, stable, joyeuse, aimante.


Eau tranquille

Et ensuite, la pratique de l'eau tranquille, l'eau reflétant. Avons-nous la paix en nous, ou bien sommes-nous complètement envahis par la souffrance, sommes-nous agités ? Quand l'eau est tranquille, elle reflète Si nous n'avons pas cette paix, nous sommes comme la surface de l'océan remué par la tempête, par les vagues. Si nous ne sommes pas tranquilles, comment pouvons-nous avoir la paix pour offrir à l'autre personne ? Et afin d'avoir cette tranquillité, nous pouvons marcher tranquillement, manger, s'asseoir tranquillement. Laissez aller votre agitation, laissez aller votre dispersion, gardez une présence paisible. Si nous ne pratiquons pas la marche méditative, la méditation assise, quotidiennement, alors nous n'aurons pas grand chose à offrir à l'autre personne.


Espace libre

Et quatrièmement, l'espace libre. Nous nous faisons des soucis, nous sommes désespérés, et ce manque de liberté enlève toute la paix, et nous n'avons rien à offrir. Et pour retrouver la liberté, il faut lâcher prise, lâcher prise de tout. Si on n'est pas satisfait, si on n'est irrité, comment avoir la liberté, et comment offrir la liberté aux autres ?


Gérer le sentiment de vide et de solitude

Alors nous pratiquons ces mantras d'abord pour nous-même. Par exemple, pour le mantra 'Je suis là pour toi', il faut dire : 'Je suis là pour moi', en premier. Êtes-vous là pour vous-même quand vous marchez, êtes-vous vraiment présent pour vous, ou bien marchez-vous comme si vous étiez poursuivis par des esprits, par des fantômes ? Êtes-vous vraiment présent pour vous, ou bien pensez-vous au passé, au futur ? Savez-vous utiliser la respiration consciente pour vous établir dans le moment présent, pour toucher les merveilles en vous, pour gérer la souffrance qui se manifeste en vous ? Donc, le premier mantra, 'je suis là pour toi', cela signifie 'je suis là pour moi' en premier, parce que si on n'est pas là pour soi-même, on ne peut pas être là pour les autres. L'amour, dans le bouddhisme, commence toujours avec soi-même. Si on ne s'accepte pas, si on fuit sa propre présence, comment rendre heureux les autres ? Donc, 'je suis là pour toi' signifie en premier lieu, 'je suis là pour moi.' Et quand on arrive à gérer son corps et son esprit, que l'on a une certaine stabilité, une certaine fraîcheur, ce mantra sera efficace pour les autres. Il faut que ce mantra soit efficace pour soi-même avec de pouvoir être efficace pour les autres. Et qui peut faire cela pour vous ? Thay, ou la Sangha, ou l'organisation ? Non, il faut le faire par vous-même. Nous tous, nous pouvons avoir le sentiment d'être vide, d'être seul. Nous avons besoin d'amour, nous avons besoin de quelqu'un qui nous aime, pour nous sentir moins seuls. Nous avons besoin de la présence de l'autre pour nous sentir mieux. Nous avons un vide à l'intérieur de nous, et nous ne pouvons pas gérer ce vide, et nous voulons prendre quelqu'un pour occuper, pour mettre dans ce vide. Et si l'autre personne est d'accord, elle peut perdre sa liberté, et partir, et alors nous sentons ce vide de nouveau. Et si elle n'est pas d'accord de se mettre dans ce vide, alors nous nous fâchons, nous nous mettons en colère, nous accusons cette personne de ne pas nous aimer. On ne veut que mettre cette personne dans ce vide pour moins souffrir, et ainsi, l'autre personne va perdre toute sa liberté, et si elle n'est pas d'accord, on se met en colère, on lui fait des reproches : 'Tu ne m'aimes pas.' Ce n'est pas l'amour. Premièrement, il faut gérer le vide en nous. Et comment faire ? Comment faire pour gérer ce vide, cette solitude en nous ? L'autre fois, nous avons entendu l'histoire de la rivière. La rivière poursuivait tout le temps les nuages dans le ciel, l'un après l'autre. Mais les nuages sont impermanents : maintenant, ils sont là, mais ensuite, ils disparaissent. Alors la rivière a perdu ses nuages, et elle s'est sentie tellement seule, et elle a pleuré. Elle passait tout son temps à poursuivre les nuages. Elle se sentait seule, et voulait saisir les nuages. Et cette poursuite a continué d'un nuage à un autre, et jamais la rivière n'a été satisfaite, parce que la rivière ne réalisait pas qu'elle était elle-même nuage. Si elle était revenue à elle-même, elle aurait réalisé qu'elle était nuage, qu'elle n'était pas autre que nuage, elle ne se serait pas sentie seule. 'Tout ce que tu cherchais, tu l'avais déjà. Ce que tu veux devenir, tu l'es déjà.' Et seules la pleine conscience, la concentration et la vision profonde peuvent aider à faire cela. Et quand vous vous asseyez et respirez, et que vous sentez que vous avez tout en vous, le Bouddha, le Dharma, et la Sangha, l'inspiration, la bodhicitta, alors vous vous sentez comblés, vous avez la plénitude.


Pleine conscience, concentration, vision profonde

Vous n'avez plus envie de poursuivre, de courir, et on peut réaliser cela par soi-même avec la pleine conscience, la concentration et la vision profonde. La pleine conscience est la capacité d'être conscient des merveilles présentes dans le moment présent. Et la concentration signifie maintenir cette pleine conscience. Et la pleine conscience et la concentration engendrent la vision profonde, qui nous permet de transcender les soucis, la tristesse, les sentiments de solitude. Et nous, en tant que pratiquants, nous devons savoir utiliser ces énergies. Nous laissons notre esprit en contact avec ce qui est merveilleux, positif, et gardons cette vision avec la concentration, et nous obtenons une vision de plus en plus profonde. Si nous ne sommes pas en paix, si nous ne sommes pas heureux en faisant des pas en pleine conscience, alors nous n'avons rien à offrir aux autres. Nous n'arrivons pas à gérer notre vide, et nous cherchons toujours quelqu'un comme objet à mettre dans notre vide. Ce n'est pas de l'amour, mais c'est l'envie de posséder, l'envie d'utiliser quelqu'un comme un objet. Ce n'est pas l'amour véritable. L'amour véritable est offrande. Et avant de pouvoir offrir quelque chose à quelqu'un, il faut savoir offrir à soi-même. Il faut offrir à soi-même la fraîcheur, la joie, la paix, l'espace, la liberté, et nous pouvons faire cela, avec notre pratique quotidienne. Si nous voulons vraiment pratiquer, une journée apporte beaucoup, sans parler de plusieurs jours. Une heure apporte déjà beaucoup déjà. C'est la signification de 'pratiquer de tout coeur.' Cette pratique n'est pas une dure labeur, elle est agréable. Si nous n'avons pas de stabilité, si nous avons de l'angoisse en nous, il faut mettre en pratique ce que nous avons appris. Il faut être présent pour nous-même, établir la pleine conscience, en marchant, en nous tenant debout, en nous asseyant, en nous allongeant, pour reconnaître ce sentiment de solitude, pour avoir un peu de solidité.


Nous fier complètement à la Sangha

Et il faut faire usage de l'énergie collective de la sangha, de nos frères et soeurs. Nous pouvons utiliser l'énergie de la pleine conscience et de la concentration de nos frère et soeurs pour embrasser notre angoisse, nos peines. C'est le bénéfice quand on vit dans une sangha. Nous pouvons demander à notre sangha de nous aider : 'Chère Sangha, j'ai de l'angoisse, j'ai de la souffrance. S'il te plaît, aide-moi à embrasser cette angoisse et ces peines.' Ne vous cachez pas. Nous sommes une rivière, il ne faut pas avoir de complexes. 'Je suis comme ça. S'il vous plaît, embrassez-moi avec compassion pour reconnaître et embrasser mon courant.' Il ne faut pas avoir de complexe. La sangha est là pour nous embrasser, pour nous guider, pour nous éclairer. Et il faut nous fier complètement à la sangha. Il faut fier complètement notre corps et notre esprit à la sangha, comme la goutte d'eau qui confie sa totalité à la rivière. Si nous cachons, si nous avons des complexes, si nous avons peur que Thay le sache, ou si nous avons peur que la sangha le sache, alors nous ne pouvons pas nous transformer. Il ne faut pas avoir de complexes, le courant est comme ça. Nous avons de tels ancêtres, alors nous avons de telles souffrances. Nous ne sommes pas responsables de tout ça. Alors si nous allons à la sangha, il faut montrer à la sangha toutes nos souffrances, parce que seul, si notre pratique est faible, on ne peut pas se transformer, alors on a besoin de l'énergie de la sangha pour transformer sa souffrance. Si on ne fait pas ça, nous pouvons avoir envie de chercher une personne pour nous aider, pour qu'elle nous donne un peu de solidité, un peu de stabilité, et nous allons prendre la liberté de cette personne, parce qu'elle doit s'occuper de nous, elle doit monter et descendre à cause de nous, et ne peut plus pratiquer. Il ne faut pas prendre refuge en une seule personne. Il faut prendre refuge dans toute le sangha. Imaginons une goutte d'eau qui ne prend pas refuge dans la rivière, mais qui prend refuge dans une autre goutte d'eau. Les pratiques, au Villages des Pruniers, sont très concrètes. Il faut être courageux pour faire face aux parties négatives en vous, et il faut utiliser ces pratiques pour transformer et changer, il faut avoir confiance dans la sangha, il faut avoir confiance dans le dharma, il faut avoir confiance dans le Bouddha. Il faut prendre vraiment refuge dans le Bouddha, dans le Dharma, dans la Sangha. On peut dire : 'Je prends refuge dans la Sangha,' mais en réalité ne pas vraiment prendre refuge dans la Sangha. On ne croit pas que la Sangha puisse nous aider. Mais la Sangha peut faire des choses qu'on ne peut pas faire seul. Par exemple, comment pourrait-on supporter seul la souffrance qui est arrivée à la sangha ces derniers jours ? Nous avons une grande Sangha, la Sangha est comme un filet, et même s'il y a des coups de vent très violents, le filet peut tenir, il ne se déchire pas. La sangha peut faire des choses que nous ne pouvons pas faire, seul. En nous tenant la main, nous montons et descendons ensemble et surmontons les souffrances et nous sentons proches. Maintenant, nous allons commencer à étudier le nouveau texte.


(cloche)

Quatre sortes de condition

Dans ce que nous allons apprendre, il y a seulement huit versets. C'est un texte très court, qui s'intitule « Regarder profondément l'objet de la perception. » Dans le bouddhisme, de nombreux maîtres parlent des quatre sortes de conditions. Premièrement, la condition causale, ou condition principale. Hetu-pratyaya. Par exemple, la graine de riz que l'on sème dans le champ. Et la terre, la pluie, sont aussi des conditions pour produire la plante de riz, et ces conditions sont appelées ils sont conditions de support, samanantara-pratyaya. Sans la terre, sans l'eau, sans les rayons du soleil, sans le fumier, la graine ne pourrait pas germer, donc en plus de la condition principale, il y a d'autres conditions qui soutiennent, qui supportent. Et troisièmement, nous avons la condition objet de perception, alambana-pratyaya. Sans objet de perception, il n'y aurait pas de perception. Par exemple, sans nourriture, il n'y aurait pas l'acte de manger, parce que quand on mange, on mange toujours quelque chose. Quand on est triste, on est toujours triste de quelque chose, il faut toujours un objet de la perception. Sans objet, il n'y aurait pas de sujet, il n'y aurait pas d'acte. Donc objet de perception comme condition, alambana-pratyana en sanskrit, et c'est la signification du mot dans le titre. C'est l'essai sur le regard profond de l'objet de la perception comme condition. Et il y a une autre condition, c'est la continuité comme condition. Il faut une continuité. Par exemple, si on allume le feu, on croit qu'il y a seulement un feu, mais en fait, il y a une continuité de milliers de flammes. Si ces flammes ne se suivaient pas, s'il y avait une interruption, la flamme suivante serait impossible. Il faut une continuité. Sans la précédente, il n'y aurait pas la suivante. C'est comme pour un film : il y a une succession d'images, et quand on projette le film, toutes les images se suivent. S'il y a une interruption des images, le film ne peut plus continuer. C'est la quatrième condition. La condition de continuité. Sans interruption. Tout phénomène est comme un courant. La rivière est un courant, le nuage est un courant, et tous ces courants sont des continuités. Et s'il y a une interruption, ils ne peuvent pas se manifester. Cela continue régulièrement, sans interruption. Adhipati-pratyaya en sanskrit. Les enseignements de ces quatre conditions sont présents dans l'école Sarvastivada. L'école Sarvastivada est présente surtout dans le Nord, dans la région du Cachemire. Cette école a produit beaucoup d'essais, beaucoup de sastra extraordinaires, comme les grands volumes de sastra de commentaires des enseignements du Bouddha. Et ces quatre conditions font aussi partie des enseignements de l'école Vijnanavada, l'école de la manifestation de la conscience développée par les maîtres Asanga et Nagarjuna, qui est la continuation des enseignements de l'école Sarvastivada. Ces enseignements sont condensés dans une oeuvre, l'Abhidharma-kosha Sastra, de Vasubandhu. Kosha signifie trésor. Vasubandu était un très bon commentateur des enseignements. Il a étudié les écoles Sarvastivada, ainsi que les enseignements de l'école Sautantrika, et il a condensé tous ces enseignements dans l'Abhidharma-kosha Sastra, où sont mentionnées les quatre conditions dont nous venons de parler. Et quand l'école de la manifestation de la conscience est apparue, il y avait aussi les enseignements de ces quatre conditions. Premièrement, condition causale, ou principale, puis condition supportive, puis condition de l'objet de la perception, et condition de continuité.


Maître Dinnaga

Ce que nous allons apprendre est l'essai du regard profond, ou de la contemplation, de l'objet de la perception comme condition. Et l'auteur de cet essai est maître Dinnaga. Maître Dinnaga a vécu du cinquième au sixième siècle. Il est né d'une famille brahmane. Il a étudié plusieurs écoles, et a rejoint l'école Vatsiputriya. Cette école enseigne qu'il existe un soi, parce que sans soi, comment pourrait-on expliquer la rétribution du karma. Et ils enseignaient qu'il n'y a pas de soi dans les cinq agrégats. En apparence, cela va à l'encontre des enseignements du non-soi du bouddhisme. Et l'école Vatsiputriya enseignait qu'il y a un soi très subtil, qui n'est pas dans les cinq agrégats, et n'est pas à l'extérieur des cinq agrégats, et ils ont pris des phrases des soutra pour prouver qu'ils ont raison. Par exemple, dans les soutra, on dit qu'une personne est apparue dans ce monde, elle a sauvé tant de personnes, alors qui est cette personne ? C'est le Bouddha Siddharta. Donc, dans les soutra, il est clairement dit qu'il y a une personne qui se manifeste, et donc il y a un soi. Pourquoi nier l'existence d'un soi ? Et il y a beaucoup de phrases comme cela dans les soutra, pour s'accrocher, pour prouver que le Bouddha a bien dit qu'il existe un soi. Et Maître Dinnaga avait déjà étudié les enseignements de l'école Sarvastivada. Il était très intelligent, et il était très éloquent. Alors quand il étudiait avec l'école Vatsiputriya, il a posé la question : 'Ces enseignements ne sont-ils pas trop éloignés de ceux du Bouddha ?' Et quand il argumentait avec les autres écoles, maître Dinnaga s'est montré très éloquent, mais quand il a argumenté avec les personnes de l'école Vatsiputriya, elles l'ont chassé de l'école, parce qu'il était trop intelligent, il utilisait des raisonnements très tranchants. Et même si cette école enseignaient l'existence d'un soi, elle a attiré beaucoup de personnes. Il y avait soixante-mille moines et moniales, c'était une école très importante. Et finalement, maître Dinnaga a quitté cette école pour suivre maître Vasubandhu. Ce que nous avons appris récemment a été écrit par maître Asanga, et ce que nous allons apprendre maintenant est les enseignements de Dinnaga, qui était un disciple de maître Vasubandhu. Quand Thay avait vingt-cinq ans, en 1952, Thay a écrit un livre. Thay était encore très jeune à cette époque quand il a écrit ce livre, et quand vous lisez ce livre, vous pouvez avoir mal à la tête, c'est comme les mathématiques. Maître Dinnaga a écrit de nombreux textes, et celui que nous allons apprendre est très court. Cet essai peut vous faire mal à la tête, mais Thay va essayer de le simplifier pour qu'il soit facile à comprendre. Nous allons commencer avec le premier verset.


Premier verset :

1. Même si les atomes sont la cause de la représentation pour les sens,
Puisque la représentation n'apparaît pas sous la forme de ces atomes,
Les atomes ne sont pas objets de la représentation,
De la même façon que les organes des sens ne le sont pas.


Cúc vi ici signifie ce qui est le plus petit. L'élément le plus petit. Autrefois, cela signifiait atome, ou le plus petit. Cúc signifie extrêmement et vi signifie petit. Extrêmement petit. Cela traduit le mot sanskrit anu. Autrefois, les gens n'utilisaient pas le mot atome, mais ils utilisaient ce mot, « Cúc vi », le plus petit, extrêmement petit, la poussière la plus petite. Il y a un autre terme que l'on peut traduire par « Poussière si petite qu'elle est voisine du vide. » La poussière tellement petite qu'elle est voisine du vide. C'est à dire que cette poussière et le vide sont presque pareils. C'est tellement petit que cela ressemble presque à rien du tout. La poussière qui est voisine du néant. La raison est qu'il y en a qui croyaient que la nature de l'objet de notre perception, ce que nous percevons, comme la cloche, le rideau, la maison, est atomique, extrêmement petite. Et quand nous percevons quelque chose, comme une fleur, un rocher, alors cet objet de notre perception est de nature atomique, ce sont les plus petits éléments qui se rassemblent. Ce sont des réalités réelles à l'extérieur de notre perception. Que nous les percevions ou non, ces objets existent, ils sont de nature atomique. C'est très scientifique : les sciences disent qu'en regardant profondément, les objets autour de nous ne sont que des atomes. Alors cette ligne répond à ça. Ce que nous voyons, sentons, goûtons, tout ce que nous percevons par nos cinq organes des sens sont les cinq consciences des sens. Nous ne pouvons pas être en contact avec les atomes, nous ne voyons pas les atomes, nous voyons seulement les formes, les images, comme la montagne, la rivière, la fleur, la personne, le caillou, l'oiseau. Nous ne voyons pas les atomes des fleurs, les atomes de la montagne. Donc les atomes ne sont pas les objets de notre perception. Nous pouvons les considérer comme condition, mais ils ne sont pas objets de notre perception. Nous pouvons les considérer comme une des conditions, ils peuvent être une condition de support. Vous souvenez-vous des conditions de support ? L'atome peut être une des nombreuses conditions, comme la pluie, le soleil, la terre, les conditions de support qui font pousser le riz. Donc l'atome peut être une condition mais ne peut pas être l'objet de la perception. On voit la fleur, mais on ne voit pas les atomes. C'est le raisonnement de maître Dinnaga. Nous voyons la cloche, mais nous ne voyons pas les atomes qui composent la cloche. Donc les atomes ne sont pas les objets de la perception, les atomes sont seulement des conditions. Vous comprenez ? Levez la main si vous comprenez.


Il faut distinguer entre condition et objet de la perception comme condition. Condition qui permet la manifestation de quelque chose, objet de la perception comme condition qui entraîne la perception. Nous avons cinq consciences : la conscience de l'oeil, la conscience de l'oreille, la conscience du nez, la conscience de la langue, la conscience du corps. Et il y a une perception. Alors il y a le sujet de la perception, le perceveur, et l'objet de la perception, le perçu. Et une perception est toujours perception de quelque chose, n'est-ce-pas ? Donc le sujet de la perception et l'objet de la perception vont ensemble. C'est comme cette feuille de papier, il y a le recto et le verso, et les deux vont ensemble, les deux ne peuvent pas se séparer. Donc la perception est pareille, la perception a l'objet de la perception et le sujet de la perception. Sujet de la cognition et objet de la cognition. Les deux dépendent l'un de l'autre pour exister, pour se manifester. Sans l'objet de la perception comme condition, alambana-pratyaya, le sujet de la perception ne peut pas se manifester. C'est comme le gauche et le droit : sans le droit, le gauche ne peut pas se manifester, les deux dépendent l'un de l'autre pour se manifester. L'objet et le sujet se manifestent en même temps. Donc, pour les cinq consciences, l'atome ne peut être qu'une des conditions qui permettent la manifestation de la perception, mais il n'est pas l'objet de la perception. On voit la cloche, mais on ne voit pas l'atome, l'atome est une condition pour la perception, mais n'est pas l'objet de la perception comme condition. On peut continuer ? Vous comprenez ? Par exemple, l'oeil est une condition. Sans l'oeil, il n'y aurait pas la vue. Sans l'oreille, on ne peut pas entendre. L'oeil et l'oreille sont des conditions, mais ils ne sont pas objets de la perception. Quand on voit une fleur, l'oeil est seulement une condition, on ne voit pas son oeil, n'est-ce-pas ? Donc, l'oeil n'est pas objet de la perception, il est une condition, mais il n'est pas l'objet de la perception comme condition, et l'atome peut être une condition, mais ne peut pas être objet de la perception comme condition. On ne peut pas voir l'atome de la cloche, on peut seulement voir la cloche. Vous comprenez ? Dans les cinq consciences, ces atomes ne peuvent que jouer le rôle de condition, mais ne peuvent pas jouer le rôle d'objet de la perception comme condition, n'est-ce-pas ? Vous comprenez ? Si c'est l'objet de la perception, on doit le voir, mais on ne voit jamais les atomes, on voit simplement les fleurs, la cloche. La fleur est l'objet de la perception, la cloche est l'objet de la perception. On ne voit jamais les atomes, et si on ne les voit pas, ils ne sont pas objets de la perception. L'atome ne peut être que condition. Avec l'oeil, on voit la cloche, mais on ne voit pas l'oeil, donc l'oeil n'est pas l'objet de la perception, sauf quand on se regarde dans un miroir, alors on voit l'image de l'oeil, et cette image de l'oeil est l'objet de la perception. Il faut distinguer entre condition et objet de la perception comme condition. Une condition permet la manifestation de quelque chose, mais objet de la perception comme condition est différent. L'atome est une condition mais ce n'est pas objet de la perception comme condition. Pourquoi ? Parce que dans les cinq consciences des sens, on ne les voit pas, on ne voit pas du tout les atomes. Dans nos cinq perceptions, nous ne les percevons pas. C'est comme pour l'oeil : quand on regarde la cloche, on ne voit pas l'oeil, mais l'oeil est une condition qui nous permet de voir la cloche. C'est facile à comprendre ? Nous allons relire le même passage, mais en prose.


Même si les atomes sont la cause de la perception pour les sens,
Puisque la perception n'apparaît pas sous la forme de ces atomes.


C'est facile à comprendre. Il en est de même pour les cinq sens. Les cinq sens sont des conditions pour que la conscience se manifeste mais ils ne sont pas les objets de la perception. Vous comprenez ? C'est très facile. Relisons. Il y a ceux qui considèrent les atomes comme des réalités ultimes capables de faire naître la perception, et d'autres pensent que c'est la réunion de ces atomes qui permet aux formes de se manifester pour qu'elles deviennent des objets de la perception. Ces deux vues sont fausses, toutes les deux. Il y a deux vues : il y en a qui disent que les atomes sont des réalités ultimes qui font naître notre perception, et il y en a d'autres qui disent que si les atomes ne sont pas objets de perception, quand ces atomes se rassemblent, se réunissent pour devenir quelque chose, alors ils deviennent notre objet de la perception. Et selon les commentaires, ces deux vues ne sont pas correctes. Alors le premier verset répond à la première vue incorrecte, et le deuxième verset répond à la deuxième vue incorrecte. La première croyance est que les atomes sont les objets de la perception, et la deuxième croyance est que la réunion des atomes sont l'objet de la perception, alors maître Dinnaga réfute ces deux croyances : quand ces atomes sont séparés, ils ne sont pas l'objet de la perception, et même quand ils se réunissent, ils ne sont pas non plus l'objet de la perception. Le premier verset sert à réfuter la première croyance, à montrer que les atomes séparés ne sont pas les objets de la perception, et le deuxième verset sert à réfuter la deuxième croyance, la tendance à croire que quand les atomes se réunissent pour devenir quelque chose, ils sont l'objet de la perception. Maître Dinnaga n'est pas d'accord. On peut dire que les atomes sont conditions, mais je ne suis pas d'accord pour dire qu'ils sont objets de la perception, parce que je ne vois que la cloche, les fleurs, et je n'ai jamais vu les atomes. Selon son raisonnement, les atomes ne sont que des conditions, et pas les objets de la perception. Continuons avec la partie en prose :


L'objet de la perception est la forme qui se manifeste en même temps que le sujet de la perception.


Vous comprenez ? L'objet et le sujet vont toujours ensemble. Il doit y avoir alors une entité à partir de laquelle le sujet de la perception se manifeste. Si l'atome est une entité capable de faire naître la perception, aussi il ne peut être que condition et non pas objet de la perception. Comme les yeux pour la conscience visuelle, les atomes ne sont pas les formes de l'objet de la perception, et les atomes dans les cinq consciences ne peuvent pas être appelés objets de la perception. Ce n'est pas difficile. Cela veut simplement dire que le rôle maximum que les atomes peuvent jouer est celui de condition, et pas celui d'objet de la perception, parce qu'on ne les voit pas, on ne les perçoit pas, on perçoit simplement la cloche, mais on ne perçoit pas les atomes. Les atomes ne sont pas objets de perception. Les atomes peuvent être des conditions pour la perception, mais ils ne sont pas objets de perception. C'est facile à comprendre, n'est-ce pas ? Continuons avec le deuxième verset, cela va peut-être rendre le premier plus facile à comprendre.


Deuxième verset :

2. La représentation d'une agglomération n'est pas produite par l'agglomération,
Car l'agglomération n'est pas réelle, comme la deuxième lune.
Ainsi, dans ces deux cas,
L'externe ne peut pas être objet de la perception.


Alors l'adversaire répond : Vous ne voyez pas les atomes parce qu'ils sont séparés, mais quand ils se rassemblent pour devenir un bloc, vous les voyez. Donc les atomes sont quand même les objets de la perception. Les deux sont très éloquents, les deux côtés sont terribles. Quand les atomes sont séparés, vous ne les voyez pas, mais quand ils se réunissent, ils sont juste devant vos yeux, vous ne pouvez pas dire que vous ne les voyez pas et qu'ils ne sont pas objets de la perception. L'agglomération, la combinaison, la réunion des atomes. Alors maître Dinnaga dit que cette réunion, cette forme faite par la réunion des atomes, je l'admets comme objet de la perception, mais pas comme condition, parce ce n'est pas quelque chose qui existe réellement. Peut-être que l'atome est réel, mais l'image de la réunion des atomes est une construction mentale, et non une réalité réelle, parce que leur nature est vide, parce que cette réunion n'a pas de nature propre, comme la deuxième lune que vous voyez quand vous vous frottez les yeux. Mais il n'y a pas de deuxième lune, même si vous voyez la deuxième lune, la deuxième lune n'est pas réelle. Alors la fleur, la cloche que vous voyez, sont les constructions mentales. Même s'ils sont objets de la perception, ils ne sont pas réels, ils sont vides. On les voit comme ça, mais ils ne sont pas vraiment comme ça. Même si ça apparaît comme ça, ce n'est pas vraiment comme ça. C'est comme la deuxième lune, c'est une construction mentale. Peut-être que les atomes existent, mais cette image de la cloche ou de la fleur est notre construction mentale. Si nous avons des milliers de briques, nous pouvons construire une maison. Les briques sont pareilles. Quand nous les mettons ensemble, nous construisons une maison. Et la maison est la réunion de milliers de briques, mais la maison n'est pas les briques, parce que quand on regarde les briques, on ne voit pas la maison. Dans les briques, il n'y a pas la maison, et la maison est donc une construction. Si on enlève les briques, si on sépare les briques, la maison n'est plus. La maison est une construction, sa nature est vide. Par exemple, nous avons un point de géométrie. Autrefois, j'ai appris que le point est la rencontre de deux lignes. Et autrefois, quand Thay a étudié les mathématiques, Thay a appris que le point est la rencontre de deux lignes, et une ligne est le déplacement d'un point. Quand le point se déplace, il peut faire une ligne, il peut faire un cercle, il peut faire un carré, et nous pouvons imaginer qu'il y a des millions de points qui font un carré ou un cercle, mais ce carré ou ce cercle sont vides, ils n'ont pas de nature propre, de réalité ultime parce qu'ils ne sont que les points. La vérité ultime est qu'il n'y a que les points, les points qui se déplacent et font les carrés ou les cercles. Les cercles ou les carrés ne sont pas la nature des points. Et quand les atomes font la cloche, l'image de la cloche n'est pas réelle parce que c'est une construction ; dans chaque atome, il n'y a pas la forme de la cloche. Et ce cercle ou ce carré ne sont pas la nature du point. Que la cloche soit petite ou grande, ces images sont objets de la perception, mais ces images ne sont pas la nature des atomes, comme ce cercle et ce carré ne sont pas la nature des points. Les points ne sont ni carré, ni cercle : cercle, rond, ou carré, sont des constructions. Donc on peut considérer la réunion des atomes, pour les cinq consciences comme objets de la perception, mais ils ne sont pas conditions. Dans les cinq consciences, la réunion des atomes produit une image, comme une cloche ou une fleur, et cette image peut être appelée comme objet de la perception comme condition, mais cette image n'est pas vraie, n'est pas réelle. Ce qui est vrai et réel, ce sont peut-être les atomes, mais les images créées, même si ce sont des objets de la perception comme condition, ne sont pas des conditions. Pourquoi ? Parce que leur nature est vide, comme la deuxième lune, ce sont des constructions mentales, et non des réalités ultimes. Nous continuerons la prochaine fois.


(cloche)


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Enseignement donné le 2 février 2012 en vietnamien,
transcrit par Pháp Thân d'après les traductions françaises et anglaises.