Réaliser la profonde vérité de la Vacuité

Par le Très Vénérable Khenpo Gyamtso Rinpoché

Khenpo Tsultrim Gyamtso Rinpoché

(Télécharger le PDF)


En juin 1997, à Seattle, Washington, le très Vénérable Khenpo Tsultrim Gyamtso Rinpoché a donné une série de onze enseignements sur la réalisation de la vacuité, basés sur les commentaires de Nagarjuna et les chants de Gyalwa Götsangpa et de Jetsun Milarépa. L’enseignement qui suit est la publication de la transcription de la première soirée de cet enseignement, le 17 juin. L’interprète de Rinpoché était Ari Goldfield.


Avant que nous n’écoutions ces enseignements, Rinpoché demande que nous fassions naître la précieuse attitude de bodhicitta, l’esprit d’éveil, ce qui signifie que, non seulement pour notre propre bénéfice, mais plutôt pour le bénéfice de tous les êtres sensibles, dont le nombre est aussi illimité que l’espace est vaste, nous aspirons à réaliser le précieux état de la bouddhéité qui ne réside ni dans le cycle de l’existence (samsara) ni dans une quelconque sorte de cessation unilatérale de la souffrance ou dans une sorte de paix individuelle (nirvana). Afin de réaliser la précieuse condition de la bouddhéité pour le bénéfice de tous les êtres sensibles, nous devons engendrer dans nos cœurs un fort enthousiasme. Nous devons donner naissance à l’attitude par laquelle nous allons écouter, réfléchir et méditer sur les enseignements du dharma authentique avec toute la diligence et l’enthousiasme que nous pouvons rassembler.

Maintenant que nous avons obtenu ce précieux corps humain, doté des merveilleuses qualités de foi, de diligence et d’intelligence, il est très important pour nous d’utiliser notre temps correctement. Et la manière de le faire consiste à écouter, réfléchir et ensuite méditer sur le dharma authentique. Lorsque nous étudions et réfléchissons sur le sens du dharma, ce qui est très important, ce sont les explications sur la manière dont le cycle de l’existence et le nirvana – la transcendance de ce cycle de l’existence – apparaissent et comment ils sont réellement, quelle est leur véritable nature. Au fil de ces points, ce soir Rinpoché expliquera, parmi toute la vaste gamme de sujets du dharma authentique, quelques versets d’un texte du noble bodhisattva et protecteur Nagarjuna, appelé les Soixante Stances de Raisonnement (Cf. p. 16 pour le texte complet).

Dans le premier verset, Nagarjuna se prosterne devant le Bouddha, parce que le Bouddha est celui qui a enseigné la vérité de la production conditionnée. Parce que le Bouddha a enseigné cela, Nagarjuna se prosterne devant lui. Ce verset dit :


Je me prosterne devant le Tout-puissant
Qui enseigna la production conditionnée,
Le principe selon lequel
Apparition et désintégration sont abandonnés
Hommage


Si nous pouvons comprendre ce que signifie la production conditionnée, si nous pouvons comprendre la vérité de la production conditionnée et comment tous les phénomènes apparaissent de manière conditionnée, nous pouvons abandonner notre attachement à l’apparition et la disparition. Et puisque c’est vrai, Nagarjuna se prosterne devant le Bouddha, parce que le Bouddha est celui qui a enseigné cette très importante vérité. Le Bouddha est celui qui nous a enseigné cette méthode par laquelle nous pouvons abandonner ce genre d’attachement.

Le verset suivant, qui est le premier verset après l’hommage, dit :


Ceux dont l’intelligence est allée au-delà
De l’existence et la non-existence
Et qui ne demeurent pas [dans quelque extrême que ce soit]
Ont réalisé le sens de la production conditionnée
La profonde et inobservable [vérité de la vacuité] (1)


Ceux dont l’intelligence est allée au-delà de l’existence et de la non-existence s'adressent à ceux qui désirent la libération, qui désirent être libérés grâce à leur intelligence. Est allée au- delà de l’existence et la non-existence signifie qu’ils ne sont plus attachés à l’idée que les phénomènes existent vraiment, que les choses ont quelque existence substantielle, ni que rien n’existe, que la réalité est un néant complet ou une absence de quoi que ce soit. Ils sont allés au-delà de ces deux différents extrêmes de la vue, parce qu’ils ont réalisé le sens de la production conditionnée. Si l’on réalise le sens de cela, on n’est plus attaché à aucun de ces extrêmes.

Par ailleurs, en même temps que l’on réalise la vérité de la production conditionnée, on réalise la vérité de la vacuité qui est à la fois très profonde et pourtant inobservable. Ceci signifie qu’elle ne peut pas être figée ou localisée en disant « c’est ça » ou « c'est ça la vacuité » ou « c'est la vacuité ». C’est au-delà de toutes nos idées à propos de ce que ce pourrait être. La profonde vérité de la vacuité n’est pas quelque chose que nous pouvons décrire ou désigner précisément à l’aide de certaines sortes d’idées ou de descriptions. Réaliser cette vérité est ce que signifie « réaliser la vérité de la vacuité ». Si nous croyons encore en l’existence, si nous avons un certain type de croyance en quelque chose de substantiel, si nous pensons qu’il y a quelque chose qui existe vraiment, quoi que ce puisse être, on dit alors que nous sommes tombés dans l’extrême appelé éternalisme ou permanence. Et si nous tombons dans cet extrême, nous ne réaliserons pas la vraie nature de la réalité.

D’autre part, si nous avançons une vue qui dit que rien n’existe “il n’y a absolument rien”, que la vérité est une sorte de néant ou de vide, c'est aussi un extrême. Cela s'appelle l’extrême du nihilisme. Et si nous tombons dans cet extrême, nous ne réaliserons pas non plus la vérité de la vacuité. La raison en est que la vérité de la vacuité, ou ce qui est la réalité effective, est quelque chose qui se situe au-delà de n'importe laquelle de toutes les descriptions que nous pouvons en faire ou de nos conceptions à son sujet. Ainsi, quelles que soient nos conceptions, elles tomberaient nécessairement dans l’un de ces deux extrêmes. Et donc, par définition, on ne réalisera pas la vraie nature.

Par exemple, prenons l’apparition d’une fleur pendant un rêve. Cette fleur n’est pas quelque chose qui existe, qui existe vraiment, parce que ce n’est qu’une apparition onirique – il n’y a là, en aucune sorte, de vraie fleur. D’autre part, vous ne pouvez pas dire qu’il n’y a absolument rien car il y a la simple apparition d’une fleur, mais juste une simple apparition, c’est tout. C’est sa nature en termes de modalité d’existence dans le monde des apparitions. Il n’y a pas là véritablement quelque chose, mais il y a cette simple apparition. Dans un rêve, il n’y a rien de substantiel mais il y a la simple apparition de quelque chose de substantiel. Donc, sa vraie nature transcende à la fois l’existence et la non-existence. Sa vraie nature n’est pas quelque chose que nous pouvons décrire avec ce genre de termes, parce que c’est au-delà de tout type de chose auquel nous pourrions être capable de penser.

Et ainsi, juste comme une fleur qui apparaît dans un rêve, tous les phénomènes qui apparaissent, où qu’ils apparaissent, sont identiques. Ils apparaissent tous en tant que simple apparence. Ils n’ont rien de substantiel et leur vraie nature transcende à la fois l’existence et la non existence – et tout autre idée. Tous les phénomènes qui nous apparaissent dans cette vie sont exactement pareils. Aucun d’entre eux n’existe vraiment, pas plus qu’il n’ont une quelconque substance. Mais ils ne sont pas non plus complètement non existants car il y a leur simple apparition.

En termes de réalité authentique, celle-ci est quelque chose qui ne peut pas être décrit avec des termes comme « existe » ou « n’existe pas » ou par tout autre terme. La réalité authentique est au-delà de tous les concepts que nous en avons. C’est inconcevable. Comme exemple de ce à quoi ressemble cette inséparabilité de l’apparition et de la vacuité qui caractérise, tous les phénomènes, le verset suivant dit:


Ceux qui voient avec leur intelligence
Que l’existence est comme un mirage et une illusion
Ne sont pas corrompus par la croyance en
Les extrêmes du plus tôt et du plus tard (17)


L’existence ici se réfère au samsara, l’existence cyclique dans laquelle les êtres ignorants tournent en rond, encore et encore. Pourtant, même si les êtres tournent continuellement en rond dans le samsara, tout n’y est qu’apparition et vacuité inséparables. Ça apparaît mais ça n’a pas de nature substantielle. De cette façon, c’est comme un mirage ou une illusion. Quand un magicien crée l’illusion de quelque chose ou quand vous voyez un mirage dans le désert qui ressemble à de l’eau, ce sont des choses qui semblent exister mais qui n’ont en réalité pas du tout d’existence substantielle. C’est la caractéristique de toutes les apparitions dans l’existence cyclique. Ceux qui voient avec l’œil de l’intelligence que c’est ainsi que toutes ces apparitions sont réellement, ne sont pas corrompus par la croyance aux extrêmes de plus tôt ou plus tard. Plus tôt et plus tard se réfèrent à la manière dont vous voyez les vies passées et futures. Sur ce point, vous pourriez tomber dans l’extrême qui consiste à penser que les vies passées et futures sont des choses qui existent vraiment, qui sont d’une certaine manière réelles et qui recèlent une certaine consistance. Ce serait tomber dans l’extrême de la permanence.

D’autre part, vous pourriez tomber dans l’extrême qui consiste à penser que les vies passées et futures n’existent absolument pas, qu’il n’y a absolument rien. Ce serait tomber dans l’extrême du nihilisme. Mais, en réalisant que les apparitions surgissent et sont pourtant vides de toute existence réelle, vous évitez de tomber dans ces extrêmes. Dans le verset suivant, une méthode progressive pour commencer à comprendre la vacuité nous est présentée :


En comprenant l’apparition, la disparition est comprise
En comprenant la disparition, l’impermanence est comprise
En comprenant l’impermanence
La vérité du dharma authentique est réalisée. (22)


La première chose que nous devons comprendre, que nous pouvons remarquer et à propos de laquelle nous pouvons réfléchir est l’émergence ou la naissance – de quelle manière des phénomènes ou des choses dans l’existence cyclique en viennent à exister. Par exemple, cette fleur. Cette fleur n’a pas seulement été créée par une cause ou une chose ou une condition mais plutôt, elle en est venue à exister du fait de la co-émergence d’un grand nombre de causes et conditions très différentes. Et à l’instar de cette fleur, il en va de même de tous les phénomènes de l’existence cyclique. Ils ne dépendent pas d’une cause ou d’une condition, ils dépendent pour leur existence de la co-émergence d’un groupe de causes et conditions. Si nous pouvons comprendre ça, qui est la vérité de l’émergence, ce qui suit est la cessation. Tout ce qui naît doit mourir. Il n’y a rien qui ne soit jamais né ou en soit venu à exister et qui ne cesse d’être. Nous savons cela par notre propre observation et notre propre expérience. Maintenant, nous comprenons la naissance et la mort. Et si nous comprenons la naissance et la mort, nous comprenons aussi nécessairement que les phénomènes sont impermanents. Car « impermanent » signifie que les choses ne restent pas toujours les mêmes. Que ce qui naît et ce qui meurt passe par des changements. Donc, tous les phénomènes sont impermanents.

Il y a deux types différents d’impermanence. L’un d’eux est appelé l’impermanence grossière et c’est l’impermanence que vous pouvez voir avec vos yeux ou dont vous pouvez faire l’expérience avec vos autres sens. Quand une maison est détruite par un tremblement de terre, vous pouvez vraiment voir ce genre d’impermanence se produire droit devant vos yeux. Le second type est appelé impermanence subtile. L’impermanence subtile décrit le fait que tous les phénomènes changent à chaque instant. D’un moment à l’autre, aucun phénomène ne reste le même. Les causes et les conditions agissent continuellement sur tous les phénomènes dans l’existence cyclique, et ainsi, aucun d’entre eux ne reste le même d’un moment à l’autre. Par exemple [Rinpoché fait claquer ses doigts], même dans un claquement de doigts, combien de différentes parties y a-t-il ? Combien d’instants différents y a-t-il ? Des centaines et milliers et millions – vous pouvez continuer à diviser et trouver des instants de plus en plus petits sans que deux instants ne soient les mêmes. Donc même un phénomène aussi infime, instantané, change constamment et ne reste jamais le même. Le réaliser, c’est réaliser la vacuité qui consiste à réaliser qu’aucun phénomène n’a de substantialité, de nature permanente.

Le verset suivant dit:


Sans centre de stabilité ou endroit permanent
Ne demeurant pas et sans racine
Émergeant totalement en tant que résultat de l’ignorance
Sans début, milieu ou fin... (26)


Ce qui est décrit ici est le cycle d’existence, et le cycle d’existence n’a pas de lieu permanent. Il n’y a pas de localisation qui existe vraiment sous quelque sorte que ce soit. Comment pouvons-nous savoir que ceci est vrai ? Nous vivons tous sur cette planète Terre et nous pourrions penser que nous pouvons trouver quelques lieux, ici. Mais cette Terre est simplement suspendue dans l’espace. Et l’espace n’a aucune direction ou localisation. Alors, si cette Terre flotte simplement dans l’espace sans direction ou localisation, comment pouvons-nous donc dire que nous disposons d'une quelconque direction ou lieu permanent? Cela n’a aucun sens. C’est une chose à laquelle nous pouvons réfléchir et comprendre assez facilement.

Si nous réfléchissons simplement à la direction et à la localisation sur cette Terre, une autre raison pour laquelle nous pouvons dire qu’il n’y a ni localisation ni direction est que tout le monde sur cette Terre pense être la tête en haut [rires]. Tout le monde pense avoir la tête en haut. Personne ne pense avoir la tête en bas. Mais vous ne pouvez pas réellement être “la tête en haut” ou “la tête en bas”. Les deux dépendent l’un de l’autre. Donc vraiment, il n’y a pas de tête en haut ou de tête en bas sur cette Terre. Si nous analysons attentivement, nous pouvons voir que c'est vrai.

Sans foyer stable : peu importe le mal que nous nous donnons pour essayer de faire de l’existence cyclique quelque chose qui existe vraiment, nous ne pouvons pas. Il n’y a aucun moyen de faire de l’existence cyclique quelque chose qui ne changera pas, quelque chose de sûr. Par nature, ce n’est rien de cela. Ca change constamment et n’a aucune substance. Et donc, toutes vos tentatives pour la solidifier de quelque manière que ce soit sont complètement vaines. Peu importe quels phénomènes vous essayez d’utiliser ou essayez d’analyser pour en faire quelque chose de stable et de fixe, vous ne pouvez tout simplement pas.

La ligne suivante dit que c’est sans racine, ce qui signifie qu’il n’y a rien qui fonde l’existence cyclique. Pour donner un exemple qui puisse être analysé, prenez cette Terre. Nous pensons que cette Terre est faite d’atomes de matière substantielle. C’est la base. C’est ce à quoi nous sommes enracinés, c’est notre fondation. Lorsque nous analysons ces atomes, toutefois, nous ne pouvons pas vraiment trouver quelque chose parce qu’en examinant finement, vous trouvez des particules de plus en plus petites. Et chaque nouvelle particule, peu importe sa petitesse, n’est qu’un assemblage d’une masse de plus petites particules. Et donc, si vous essayez de trouver la plus petite particule existante, vous ne le pouvez pas.

De cette manière, on démontre qu’il n’y a là vraiment rien de substantiel. Il n’y a vraiment rien de tel qui soit la matière. Il n’y a vraiment rien qui ressemble à une sorte de base solide. Ca n’existe pas. Donc, quelle est la véritable racine de l’existence cyclique ? C’est l’ignorance et le fait de s’agripper à la croyance en un soi –en un soi de l’individu existant vraiment et une certaine existence substantielle des phénomènes. Mais ces deux choses aussi n’ont pas d’existence. Si nous les analysons, elles ne sont pas substantielles, des choses vraiment existantes. Et puisque nous pouvons voir que le cycle d’existence découle d’une croyance erronée en un soi réellement existant et en des phénomènes réellement existants, il s’ensuit que ce cycle d’existence n’est pas lui aussi une chose existant substantiellement. Donc le cycle d’existence n’a pas de racine.

Puis, le verset suivant dit “ne durant pas”, ces phénomènes ne durent pas. Ils sont seulement comme des phénomènes qui apparaissent dans un rêve. Quoi qu’il apparaisse dans un rêve, ça ne devient jamais réel, même si ça semble l’être. Et ça ne sort jamais de l’existence même si ça semble le faire. Donc, comment pourrait-il y avoir quoi que ce soit qui dure ou ait une durée ? Rien n’émerge jamais réellement, rien ne s’en va jamais réellement et rien ne dure jamais réellement dans le cycle d’existence. Toutes les apparitions sont, de cette façon, exactement les mêmes.

Ces apparitions dans un rêve, si elles devaient réellement demeurer ou durer, devraient d’abord devenir réelles. Mais puisqu’elles ne deviennent jamais réelles, elles ne peuvent jamais durer et ne peuvent jamais s’en aller. Voilà comment nous devrions réfléchir à ça. Ensuite, la troisième ligne dit que la cause réelle de l’existence cyclique est l’ignorance. L’existence cyclique émerge totalement comme résultat de l’ignorance. Qu’est-ce que cela veut bien pouvoir dire ? Comment cela fonctionne-t-il ? D’abord, nous sommes ignorants de la véritable nature des phénomènes. Nous pensons qu’ils existent réellement. En conséquence, nous développons les autres afflictions ou kleshas. Nous nous attachons aux phénomènes que nous aimons et désirons. Et il y a d’autres phénomènes que nous n’aimons pas, alors nous essayons de les rejeter. De cette manière, nous développons de l’attachement et de l’aversion en raison desquels nous faisons toutes sortes d’actions différentes. Ces différentes sortes d’actions sont dites souillées parce que, lorsque nous agissons par attachement ou aversion, nos actions sont régies et motivées par notre ignorance. Ces genres d’actions ont pour résultat de causer la souffrance et nous ne faisons que tourner en rond dans le cycle de l’existence. Puisque la cause de l’existence cyclique est l’ignorance, nous pourrions penser qu’elle a un point déterminé de commencement et un point où elle devrait prendre fin. Mais en réalité, ce n’est pas comme ça. C’est simplement comme un rêve, en ce sens que les choses dans un rêve n’ont ni commencement, ni milieu, ni fin.

Le verset suivant dit :


Sans cœur, comme un bananier,
Comme une cité irréelle dans le ciel,
Le monde de la souffrance – les terres de confusion –
Se manifeste de cette manière – comme une illusion (27)


Ce verset commence en disant que l’existence cyclique est sans cœur, comme un bananier. Quand vous épluchez un bananier, au fur et à mesure que vous l'épluchez, vous trouvez toujours plus de pelures. Vous regardez cette chose et ça ressemble à quelque chose de réellement solide et de réellement existant mais si vous ôtez les couches, il n’y a pas de cœur. Voilà, il ne reste rien. En Inde, l’exemple du bananier était utilisé pour montrer que l’existence cyclique est sans cœur. Elle n'a pas d'essence.

Ensuite, le cycle de l’existence est comparé à une cité irréelle dans le ciel. C’est une référence à la cité des gandharvas. La traduction littérale de leur nom est “mangeurs d’odeur”. Ils sont appelés ainsi parce que [rires de Rinpoché] ce sont des êtres sans forme qui subsistent en mangeant les odeurs. Le Bouddha a parlé d’eux, sinon nous ne saurions pas grand-chose à leur sujet, car la plupart des gens ne peuvent pas les voir (plus de rires). Mais certaines personnes peuvent les voir et ce qu’ils voient est une grande ville où tous les mangeurs d’odeur vivent. Ils vivent simplement comme nous et font toutes sortes de choses différentes. Mais même si jamais nous pouvions voir cet endroit, si nous pouvions être là, nous ne pourrions rien y utiliser, parce que c’est exactement comme un endroit fantôme. Vous pourriez voir plein de choses différentes, mais vous ne pourriez avoir l’usage de quoi que ce soit ou participer à quoi que ce soit ou parler à qui que ce soit, parce que les gandharas sont exactement comme des fantômes. C’est un autre exemple qui illustre la vraie nature du cycle de l’existence.

Le verset continue en disant que c’est ça le monde de la souffrance. Ce sont les terres de la confusion et les êtres de ce monde souffrent. Pourquoi ? Nous souffrons parce que nous prenons les choses pour vraiment existantes car nous sommes dans la confusion à propos de la nature de ces apparitions. Nous pensons que ces apparitions sont quelque chose de réel. Mais elles ne le sont vraiment pas. En conséquence, nous souffrons. Et pourtant, toute cette souffrance dans l’existence cyclique, à quoi ressemble-t-elle ? Ce n’est qu’une illusion. La souffrance dans l’existence cyclique apparaît et tous les êtres de ce monde apparaissent simplement en raison de la conjonction des causes et des conditions qui produisent leur apparition. Et pourtant, tous les êtres de ce monde et tout dans l’existence cyclique n’est seulement que les apparitions et la vacuité, inséparables.

C’est l'apparition qui n’a pas de nature substantielle. Aucun d’entre nous se semble avoir eu une quelconque expérience de cette ville des mangeurs d’odeur bien qu’il soit dit que, dans des vies passées, nous étions nous aussi des mangeurs d’odeur. Mais nous ne nous en rappelons pas vraiment [Rinpoché rit], alors ça ne nous fait pas trop de bien d’y penser. Mais ce à quoi nous pouvons nous rapporter, pour ce qui est de notre propre expérience, ce sont des exemples de rêves ou de villes de rêve. Dans les rêves, nous pouvons faire l’expérience d’apparitions de villes très grandes et animées. Il n’y a pas rien qui existe vraiment dans ces villes. Elles sont de simples apparitions. Nous pouvons aller voir un film et voir une très grande ville dans le film avec toutes sortes de choses qui s’y passent. Mais encore une fois, ce n’est qu’une simple apparition. Il n’y a rien de réel en elle.

Le verset suivant suggère une approche étape par étape pour acquérir une bonne compréhension de la vacuité ou de la vraie nature :


Pour ces étudiants en quête d’ainsité
En premier lieu, les enseignants devraient dire, « Tout existe »
Puis après qu’ils se soient rendu compte de la signification de ceci et
Qu’ils aient abandonné le désir
Ils acquerront la transcendance parfaite. (30)


Comment les étudiants débutants du dharma – les étudiants en quête d’ainsité, qui veulent réaliser la vraie nature – devraient-ils être introduits à ces choses ? D’abord, les enseignants devraient leur dire que les choses existent. Ils devraient expliquer les choses en termes d’existence, ce qui signifie qu’ils devraient parler des vies passées et futures comme existant bien. Et pourquoi ? Parce qu’elles sont un aspect intégral du principe de cause et effet, de la loi du karma qui dit que les bonnes actions mènent au bonheur et que les actions mauvaises ou malfaisantes, les actions négatives dirigées contre les autres êtres sensibles, mènent à la souffrance. C’est un principe important et on devrait nous enseigner que c’est vrai et puissant de sorte que nous ayons foi en lui et vivions selon lui. On devrait aussi nous enseigner que les trois joyaux existent vraiment, qu’il y a le Bouddha, les enseignements du Bouddha appelés dharma et la communauté des pratiquants du dharma appelée sangha.

Les trois joyaux peuvent nous fournir un refuge authentique du cycle d’existence et peuvent nous conduire hors de lui. On devrait aussi nous enseigner à nous méfier du cycle de l'existence, à ressentir du dégoût pour lui parce qu’il est de la nature de la souffrance – en particulier les royaumes inférieurs comme les enfers où vont les êtres qui ont commis les actions les plus négatives. On devrait d’abord nous enseigner ces choses comme étant des choses qui sont réelles. En conséquence, si nous en comprenons la signification, nous en abandonnerons le désir. Si nous comprenons la signification de tout ceci, nous ne chercherons plus le bonheur dans le cycle d’existence. Nous ne chercherons plus le bonheur en essayant de satisfaire les besoins de ce « Moi », en essayant de rendre ce « Moi » heureux. Et donc on ne nous prendra plus à penser que quelque part là-bas il peut y avoir quelque chose qui apporte le bonheur. Nous n’aurons plus de désir pour quoi que ce soit dans le cycle de l'existence et c’est à la compréhension de la vacuité que cela nous mènera qui est ici décrite comme parfaite transcendance.

Le verset suivant dit :


Ceux qui réalisent que toutes
Les entités apparaissant [de manière] dépendante,
Et simplement comme la lune qui apparaît dans un bassin d’eau,
ne sont ni vraies ni fausses
Ne sont pas balayées par les dogmes philosophiques


Les êtres qui comprennent avec leur intelligence l’émergence dépendante comprendront que tous les phénomènes sont simplement comme une lune qui apparaît sur un plan d'eau. Cette lune est quelque chose qui n’est ni vraiment substantiellement existante, ni complètement inexistante. On en voit une apparence et c’est aussi la nature de tous les phénomènes. En réalisant ceci, on n’est pas emporté par les croyances dans les vues extrêmes ou les genres extrêmes de dogmes philosophiques.

Ce verset enseigne que la vraie nature de toute chose, dans l’existence cyclique, et de l’existence cyclique elle-même, transcende à la fois le fait d’être vrai ou faux. Cela n’est ni vrai ni faux, exactement comme la lune qui apparaît sur un plan d’eau. Quand vous regardez la lune qui apparaît sur un plan d’eau, il n’y a aucune possibilité de dire que ce n’est pas une vraie lune. S’il y a une lune et que c’est une nuit claire et que l’eau ne bouge pas et que vous regardez en bas et voyez la lune là, quel sens ça a de dire que ce n’est pas la lune ? Il y a une simple apparence de lune et pourtant il n'y a absolument rien de substantiel en elle. Dès que vous mettez votre main dans l’eau, vous réalisez que la lune que vous étiez en train de voir est absolument sans substance. C’est comme cela que tous les phénomènes sont réellement. En analysant soigneusement, on peut montrer que même la plus petite particule n’existe pas parce que même la plus petite particule est composée de parties (1).

Il n’y a vraiment rien de tel qu’un morceau de matière vraiment existant. Et par l’extension de cette analyse, nous apprenons que tous les phénomènes que nous voyons, toutes les apparitions, sont de cette nature. Elles n’ont aucune existence réelle. Elles n’ont aucune substance, et pourtant on ne peut pas non plus dire d’elles qu’elles sont inexistantes. Vous ne pouvez pas dire que tout est rien ou que tout est faux. Parce que si vous dites que tout est faux ou feint, ça fait de la fausseté quelque chose de vraiment existant. Cela réifie la fausseté en quelque chose de substantiel. Par ailleurs, s’il n’y a vraiment rien de vrai, il ne peut y avoir quoi que ce soit de vraiment faux. Il ne peut y avoir de fausseté parce que le concept de fausseté est dépendant du concept de vérité. Vous devez d’abord avoir la vérité pour être en mesure d’avoir la fausseté parce que faux signifie pas vrai. Donc, s’il n’y a pas de « vrai », il ne peut pas y avoir de « non vrai ». Ce ne sont que des idées qui existent en dépendance l’une de l’autre. Savoir ça nous aide à comprendre de quelle manière la nature de l’existence cyclique transcende toutes ces différentes sortes d’idées. Nous vivons sur cette planète. Sur cette planète, il n’y a ni haut ni bas. Cette planète est suspendue dans l’espace qui n’a ni centre ni bord, ni point central ni frontières. Et notre existence transcende les idées de vrai et faux. Cette terre n’est ni vraie ni fausse, mais comme la lune qui apparaît sur un plan d’eau, et tous ces différents êtres sensibles qui vont au travail à sa surface ne sont aussi ni vrais ni faux. Nous ne sommes tous que de simples apparitions, exactement comme la lune qui apparaît sur un plan d’eau. Alors comment se fait-il que nous tenions les choses pour vraies ?

Le verset suivant dit :


Les enfants sont dupés par des reflets
Parce qu’ils les tiennent pour réels.
Exactement de la même manière, à cause de leur ignorance,
Les êtres sont emprisonnés dans les cages de leurs
Objets [conceptuels] (53)


Les enfants peuvent être trompés par un reflet dans un miroir ou par un tour de magie ou par quelque chose dans un film et ils pensent que toutes ces choses sont réelles et ont vraiment une capacité réelle à faire les choses. N’importe qui d’autre sait qu’il n’y a là rien de réel. Mais nous qui sommes encore ignorants, sommes exactement dans la même situation. A cause de l’ignorance, nous sommes emprisonnés dans une cage faite de tous les objets que nous conceptualisons comme étant réels. Donc nous sommes emprisonnés par ça. Et nous sommes empêchés de réaliser notre vrai potentiel parce que nous prenons toutes ces choses pour réelles, parce que nous conceptualisons ces choses comme étant réelles quand en réalité elles ne le sont pas, quand en réalité elles sont simplement comme des reflets ou des tours de magie qui peuvent duper les enfants.

Le verset suivant dit :


Les grands êtres, ceux qui avec les yeux de la Conscience Primordiale
Voient que les entités ne sont que des reflets,
Ne sont pas pris dans la fange
Des soi-disant « objets »


Les grands et nobles bodhisattvas, qui ont réalisé la vérité de la vacuité, qui, avec les yeux de la conscience primordiale, voient que les entités ne sont que des reflets, ne sont pas pris dans la fange des soi-disant objets. Les grands êtres se réfèrent aux bodhisattvas. Avec les yeux de la conscience primordiale signifie la conscience qui a réellement été présente depuis le début, qui est inhérente à la vraie nature de l’esprit. On pourrait dire aussi, avec les yeux de leur sagesse. Ils voient que l’ensemble des entités au sein du cycle d’existence est simplement comme un reflet sur un plan d’eau, ou comme les reflets d’un miroir, que ce sont de simples apparences sans existence substantielle. Ils voient que les entités n’existent pas vraiment et, de ce fait, ils ne sont pas pris au piège dans la boue et la fange comme n’importe qui d’autre l’est, c'est-à-dire la fange qui consiste à prendre tout cela pour vrai. Prendre toutes les choses pour vrai est comme un piège dont ils sont libérés.

Il y a une histoire au sujet de la grande bodhisattva yogini du Tibet, Machig Lapdrön. Machig Lapdrön avait la capacité incroyable de lire les sutras à un rythme très, très rapide. Une fois, pendant un mois entier, elle a lu, chaque jour, les douze volumes de la version en cent milles lignes du Sutra de la Perfection Transcendante de Sagesse en entier. Chaque jour, elle a lu en entier les douze volumes. Dans ces sutras, on examine comment la forme n’a pas de couleur – elle n’est ni jaune, ni rouge, ni blanche, ni bleue. Elle n’a pas non plus d’aspect – elle n’est pas ronde ou rectangulaire. Elle n’est ni dure ni molle. Aucune de ces caractéristiques, pas plus qu’aucune autre caractéristique, n’existe vraiment. En lisant ce sutra chaque jour, au bout d’un mois Machig Lapdrön a réalisé directement la vacuité. En conséquence, elle était capable de voir que tous les phénomènes sont de simples apparitions, qu'ils sont juste comme des reflets et, ainsi, elle ne fut pas prise dans la fange qui consiste à se cramponner aux objets comme s’ils étaient vrais.

Machig Lapdrön était assez spéciale. La plupart des siddhas, les grands maîtres spirituels du Tibet et de l’Inde, on atteint la réalisation par la pratique du vajrayana, par la pratique du tantra. Machig Lapdrön, quant à elle, atteignit la réalisation par l’étude, la contemplation et la méditation sur les enseignements du second tour de roue du dharma, les sutras de la Prajnaparamita, les sutras de la Perfection Transcendante de Sagesse. Quand elle passa dans le nirvana, ils construisirent un bûcher funéraire pour elle. Lorsqu’il était en train de brûler, son fils, qui était aussi un grand maître, appelé Gyalwa Döndrup, lui chanta des louanges à chaque porte de son sanctuaire de crémation. Dans l’une de ces louanges, il chantait, « Mère, vous êtes le grand siddha Prajnaparamita. Vous êtes le grand maître de la Perfection Transcendante de Sagesse ». Il est fondamental pour nous de réaliser la profondeur et l’importance de cette vue qui est enseignée ici dans des textes comme les Soixante Stances du Raisonnement de Nagarjuna, parce que si vous connaissez bien cette vue, si vous comprenez la vacuité au travers de cette vue, vous pouvez aussi atteindre les grands pouvoirs de la réalisation.

Le verset suivant dit :


Les immatures sont attachés à la forme.
Les modérés sont dépourvus d’attachement aux
[objets des sens],
Et ceux qui sont dotés de l’intelligence suprême
Connaissent la vraie nature de la forme et [en
Sachant cela] sont libérés. (55)


Les immatures fait référence ici à ceux qui ne sont pas des bodhisattvas, qui sont encore dans l’existence cyclique. Et la raison pour laquelle ils sont encore dans l’existence cyclique est qu’ils sont encore attachés à la forme comme étant quelque chose de réel. En conséquence, ils ont encore du désir pour certaines sortes de formes et de l’aversion pour d’autres sortes de formes, et cela les maintient dans le cycle de l’existence. Les modérés sont libres d’attachement aux objets des sens. Ceci fait référence aux êtres dans les royaumes sans forme des dieux du cycle de l’existence qui ont renoncé à cette sorte d’attachement et à s’accrocher aux objets de la forme que nous avons, mais qui sont encore attachés à une sorte d’état de méditation vide. Même s’ils sont libres d’attachement aux objets des sens, ils ne sont pas complètement libres du cycle de l’existence. Qui est libre du cycle de l’existence ? Ceux qui sont dotés de l’intelligence suprême qui connaît la vraie nature de la forme, qui savent que la forme est vide, qui savent que la forme n’est rien d’autre qu’apparition et vacuité inséparables. En sachant cela, ils sont libérés.

Le verset suivant dit :


Le terrible océan de l’existence
Est rempli des serpents tortionnaires des afflictions
Mais ceux dont les esprits ne sont pas touchés, même par
Des pensées de vacuité
Ont traversés sans dommage [ses dangers]. (59)


Quelle est la méthode par laquelle nous pouvons transcender la souffrance, par laquelle nous pouvons atteindre le nirvana ? Au moyen de nos esprits n’étant pas touchés, même par des pensées de vacuité. Cela signifie que, bien que penser que tout est vide est une pensée tout à fait subtile, il n’en reste pas moins que si nous sommes attachés à cette pensée, nous sommes alors en train de réifier la vacuité en quelque chose de réel. Nous sommes attachés à la vacuité comme étant quelque chose de vraiment existant, et ce n’est pas encore tout à fait réaliser la vraie nature de la réalité qui est au-delà de toutes les conceptions à propos de ce qu’elle pourrait être. Mais ceux dont les esprits ne sont même pas touchés, par des pensées de vacuité ont traversé sans dommage les dangers du terrible océan de l’existence, rempli des serpents tortionnaires de tous les douloureux états mentaux. Ces douloureux états mentaux harcèlent constamment ceux qui sont encore en train de tourner dans l’existence cyclique. Ceux dont l’esprit n’est même pas touchés par des pensées de vacuité ont traversé cet océan de souffrance et ont atteint le nirvana, la transcendance de la souffrance.

Le dernier verset est la dédicace de mérite :


Par le pouvoir de la vertu accomplie ici
Puissent tous les êtres parfaire les accumulations de
Mérite et de sagesse
Et à partir de ce mérite et de cette sagesse,
Puissent-ils atteindre la double dimensions de l’authentique
[illumination]. (60)


C’est la dédicace que Nagarjuna écrivit. Quand, ici, il parle du pouvoir de la vertu accomplie, il parle du pouvoir de la vertu accumulée en écrivant ce texte. Mais pour nous, c’est le pouvoir de la vertu [consistant] à écouter et à réfléchir aux explications de ce texte. Par cette vertu, nous devrions penser : puissent tous les êtres parfaire les accumulations de mérite et de sagesse. Le mérite et la sagesse sont les deux causes de l’illumination. La perfection de l’accumulation de mérite est essentiellement la perfection de faire le bien des autres en termes de réalité apparente. L’accumulation de sagesse est la perfection de la réalisation de la vraie nature, qui est au-delà de toute conception. A partir de ce mérite et de cette sagesse, puissent tous les êtres atteindre la double dimension de l’illumination, qui se réfère aux deux kayas, le dharmakaya corps de vérité et le corps formel. Le corps de vérité résulte de la perfection de l’accumulation de la sagesse de la vraie nature de la réalité. Le corps formel du Bouddha est ce que chacun peut voir et ce qui bénéficie aux êtres (2).

Aujourd’hui et à cette époque, nous avons beaucoup de travail et beaucoup d’autres choses à étudier, alors, nous n’avons pas le temps d’étudier le texte entier dans tous ses détails. Puisqu’il en est ainsi, il est bien de voir les versets importants et de comprendre leur signification. C’est quelque chose que nous pouvons faire en peu de temps, donc c’est pourquoi nous les avons expliqués de cette manière. C’est une bonne sélection de versets parce que, au début, il y a l’hommage et, à la fin, il y a la dédicace de mérite qui complète tout. Au milieu, il y a des versets importants, c’est donc un bon recueil de versets à avoir. Quand nous méditons sur la vacuité, si nous choisissons un verset et le récitons, y réfléchissons et méditons sur sa signification puis passons à un autre verset, le récitons, réfléchissons à son sujet et méditons sur sa signification et continuons de cette manière, c’est une très bonne façon de méditer. Si vous êtes curieux de savoir pourquoi nous récitons ces versets à un rythme régulier et avec un certain niveau de ton de la voix, l’idée est de laisser l’esprit reposer de manière paisible. Mais bien sûr, quand vous êtes seuls, vous pouvez les dire de la manière qui vous est la plus agréable.


Question [inintelligible, mais probablement] Pourquoi l’accumulation de mérite conduit-elle à un corps formel et l’accumulation de sagesse à un corps de vérité ?


Rinpoché : Le corps formel est l’ensemble des grandes qualités du bouddha, comme la protubérance sur la tête, le rayonnement du corps et des choses comme ça, y compris les trente-deux signes majeurs et les quatre-vingts signes mineurs de la perfection physique. Pourquoi l’accumulation de mérite mène-t-elle à la réalisation d’un tel corps ? Ce corps réel du bouddha est ce que nous, en tant qu’êtes sensibles illusionnés, pouvons voir et ce qui aide les êtres. De ce point de vue, c’est quelque chose d’existant. L’accumulation de mérite aide réellement les êtres et fait de bonnes choses pour les êtres sur le plan de l’existant.. Et donc, c’est quelque chose, à partir de ce point de vued’être existant, qui a un résultat qui est aussi quelque chose d’existant. Si nous prenons cette maison par exemple, les murs et les couleurs sont quelque chose que nous pouvons voir, ce sont donc tous des choses existantes et qui ont des causes existantes. L’espace à l’intérieur de la maison est quelque chose d’inexistant qui a des causes également inexistantes. Alors, c’est ainsi. Ainsi, tout comme l’espace à l’intérieur de cette maison est quelque chose d’inexistant et qui, par conséquence, ne peut pas avoir de cause existante, de même, le corps de vérité ou dharmakaya, qui est la liberté totale de toutes les élaborations, a besoin également comme cause la méditation sur la vacuité qui est aussi libre de toute élaboration.


Question :[le questionneur semble poser une question à propose du nirmanakaya et du sambhogakaya]


Rinpoché : le sambhogakaya ou corps de jouissance est aussi un corps formel. Il est de la nature de la lumière – c’est comme cela qu’il est décrit. Il comprend, par exemple, Vajrasattva ou les cinq bouddhas des cinq familles de bouddhas. Ce sont des formes que les êtres ordinaires ne peuvent pas percevoir. Seuls les bodhisattvas peuvent les percevoir. En bref, le sambhogakaya est le corps de jouissance dont jouissent tous les bodhisattvas. Le corps d’émanation, le nirmanakaya, en revanche, fait de chair et d’os, est né d’une matrice et peut être vu par tous les êtres ordinaires. Il n’est pas réellement de la nature de la chair et du sang mais c’est comme cela qu’il nous apparaît.


Question : pourquoi le corps formel et le corps de vérité sont-ils dénommés corps « jumeaux » ?


Traducteur : c’est twin dans le sens de deux pas comme jumeaux mais comme double. J’ai simplement pensé que ça sonnait bien [rires]


Question : est-ce que Rinpoché pourrait expliquer à nouveau les extrêmes de plus tôt et plus tard ?


Rinpoché : Plus tôt et plus tard se réfèrent aux vies passées et futures. Dans le Bouddhisme, on enseigne qu’il y a des vies passées et futures. En ce qui concerne les vies passées, il n’y en a jamais eu de première car il n’y a pas de début à leur succession. Quant aux vies futures, tant que nous serons ignorants, elles n’auront pas de fin. Si nous pensons que ces vies sont des choses qui sont vraiment existantes, qu’elles peuvent avoir une certaine existence substantielle, nous tombons dans l’extrême de la permanence, de l’éternalisme. Et si nous croyons, par ailleurs, qu’il n’y a absolument rien de tel, qu’il n’y a même pas les simples apparitions de vies passées et futures, nous tombons dans l’extrême du nihilisme. Mais si nous réalisons que cette existence est comme un mirage et une illusion, dans le sens où c’est quelque chose qui apparaît mais qui n’a pas de véritable existence, nous ne tombons dans aucune de ces deux extrêmes. Donc, c’est bien si nous comprenons ce que sont un mirage et une illusion. Toute notre souffrance n’est qu’un mirage et une illusion. Tous nos états mentaux émotionnels ne sont que des mirages et des illusions. Et toutes les circonstances difficiles et défavorables que nous rencontrons ne sont que des mirages et des illusions. Elles ne sont que de simples apparences sans aucune nature substantielle.

Nous devrions réfléchir à la souffrance dans un rêve. Si nous rêvons qu'il se passe de mauvaises choses qui entraînent de la souffrance et que nous ne savons pas que nous sommes dans un rêve, il n’y a alors absolument aucune différence entre la souffrance dont nous faisons l’expérience dans le rêve et la souffrance que nous ressentons pendant la journée. Absolument aucune différence. Maintenant, de la perspective de l’état de veille, il n’y a rien qui se passe réellement dans un rêve. C’est une simple apparence. Il n’y a aucune raison de souffrir. La seule raison qui fait que nous souffrons est que nous prenons ces apparitions oniriques pour vraies. C’est seulement parce que nous sommes embrouillés par notre ignorance que nous pensons que ces rêves sont réels et nous souffrons en conséquence. Quelle est la vraie nature d’un rêve ? Elle n’est qu’ouverture et espace. Ce que nous devons faire pour être libérés de la souffrance, c’est réaliser que toutes les apparitions sont de la même nature.

Nous devons réaliser que notre souffrance ne vient pas de ces apparitions, mais du fait que nous prenons ces apparitions pour réelles. Si nous réalisons ceci, nous ferons l’expérience de la vraie nature de chaque chose qui existe, qui est ouverture et espace. Lorsque nous commençons à étudier la vacuité, il semble que la vacuité a quelque chose à voir avec les phénomènes extérieurs, que les phénomènes extérieurs sont vides d’existence véritable. Mais réellement et vraiment, la véritable vacuité, la vraie nature de la réalité, est la véritable nature de notre esprit, la véritable nature de cet esprit très présent et toujours présent. Et la véritable nature de cet esprit très présent est ouverture et espace, la liberté complète de toutes les pensées, la liberté complète de toutes les idées sur la façon dont les choses sont ou ne sont pas. Ouverture, espace et détente.


Question : vous parliez des extrêmes du plus tôt et du plus tard, des vies passées et futures, la permanence contre le nihilisme. Je pense que je suis perdu quant à votre manière de les assimiler. J’ai entendu parler d’existence contre nihilisme mais comment pouvez-vous dire que l’existence est permanente ? Peut-être qu’en ce moment, je suis totalement pris dans quelque chose que je crois permanent mais, si je prends du recul, je réalise que ce n’est pas permanent. Mais je pense tout de même que ça existe. Donc, même si je ne pense pas que c’est permanent, je pense tout de même que ça existe.


Traducteur : permanence est la traduction littérale du mot tibétain takba mais je peux demander à Rinpoché de l’expliquer un peu plus.


Rinpoché : il y a a beaucoup de différentes vues extrêmes dans lesquelles nous pouvons tomber. La question n’est pas de réfléchir à être simplement libre de la vue de la permanence mais aussi des extrêmes qui consistent à penser que les choses existent ou à penser que les choses n’existent pas, à penser que les choses sont permanentes ou à penser qu’elles sont impermanentes, à penser qu’elles apparaissent ou à penser qu’elles n’apparaissent pas, à penser qu’elles sont vides ou à penser qu’elles ne sont pas vides – toutes ces séries d’extrêmes sont des pensées, sont différents concepts que nous imputons à la réalité. Mais la véritable nature de la réalité est au-delà de tous les extrêmes de la pensée, au-delà de toutes les différentes sortes de pensées que nous en avons. C’est de cela qu’il s’agit dans l’enseignement à propos de ces extrêmes. C’est simplement pour nous montrer que ce sont différentes idées et pensées que nous pouvons avoir à propos de la manière d’être des choses.

L’école conséquentialiste de la Voie du Milieu, le Madhyamika Prasangika, ne porte aucune assertion sur quoi que ce soit. Elle n’a pas de vue parce que toute vue est considérée comme un extrême. Toute vue est une superposition à la véritable nature de la réalité. Et donc, elle n’a rien à dire sur la nature de la réalité, sauf pour réfuter les vues des autres gens. Pour comprendre ceci, la meilleure chose à faire au début est de réfléchir aux rêves. Vous ne pouvez pas dire que les apparitions oniriques, les choses dans un rêve, existent mais vous ne pouvez pas dire qu’elles sont complètement inexistantes. Vous ne pouvez pas dire qu’elles tombent dans l’extrême de la permanence mais vous ne pouvez pas dire non plus qu’elles tombent dans l’extrême du nihilisme. Vous ne pouvez pas dire que ce sont des entités mais vous ne pouvez pas dire que ce ne sont pas des entités. Vous ne pouvez réellement rien dire d’elles. Rien ne peut réellement dire exactement ce qu’elles sont.

En pensant de cette manière, nous pouvons comprendre la véritable nature de la réalité. Dans La Sagesse Fondamentale de la Voie du milieu, Nagarjuna a écrit un verset qui dit : « Permanence, impermanence et ainsi de suite, ces quatre, où sont-ils dans l’étendue de la paix ? » Permanence, impermanence, à la fois permanence et impermanence, ni permanence ni impermanence, quelle que soit l’idée que vous vouliez former – où est-elle dans l’étendue de la véritable nature de la réalité ? Où est-elle dans l’étendue de la paix ? Vous ne pouvez pas la trouver parce que la véritable nature est au-delà de tous ces concepts. Nous allons maintenant discuter d’un chant, [composé] par un grand yogi Kagyu, Gyalwa Gotsangpa, appelé Huit Lances Etincelantes, qu’il est excellent que nous lisions. Gyalwa Götsangpa naquit dans le Tibet méridional. Il voyagea au Tibet central où il rencontra son lama et reçu des instructions. Puis il alla au Tibet du Nord et médita pendant de nombreuses années dans une grotte à côté d’un grand lac. Ensuite, il alla au Tibet occidental, au Mont Kailash et médita à proximité du Mont Kailash pour un temps. Puis il alla en Inde où il se rendit à un endroit sacré appelée Jaulindata. Ensuite, il alla au Népal et, de là, revint au Tibet.

Durant toute sa vie magnifique et miraculeuse, il n’a jamais médité deux fois au même endroit. Il n’a jamais visité le même endroit deux fois. Il allait sans arrêt d’une grotte à une autre et quand il passa dans le nirvana, il vivait encore dans une grotte. Son histoire est réellement miraculeuse. Une chose merveilleuse dans l’histoire de Götsangpa est qu’il fut malade longtemps pendant qu’il méditait. Il était très malade et la maladie lui causait beaucoup de douleur. Mais il a pris sa maladie sur la voie et sa maladie devint le moyen par lequel il réalisa la véritable nature. Plus tard, il chanta de nombreux chants sur la façon dont cela se réalisa. La métaphore de brandir une lance dans l’espace est utilisée parce que lorsqu’on brandit une lance ou une épée dans l’espace, il n’y a aucune obstruction, aucun empêchement. Elle bouge très librement. Elle ne bouge pas et puis tombe sur quelque chose. Elle n’est jamais entravée par quoi que ce soit.

C’est un exemple de ce à quoi ressemble la véritable nature et de ce à quoi la réalisation de la véritable nature ressemble. C’est complètement sans entrave. C’est ouvert, spacieux et détendu. Ce chant est tout à fait en accord avec la signification des versets des Soixante Stances du Raisonnement que nous avons étudiés, parce que les Soixante Stances du Raisonnement parlent de la véritable nature qui est la liberté complète de tout idée à son sujet, dont la nature est aussi totalement ouverte, spacieuse et détendue. La vue est sans foyer ou objet. La méditation est sans aucune saisie. La conduite est sans aucune sorte d’attachement ou de partialité. Ces trois [choses] décrivent la véritable nature. Les deux enseignements parlent du même état d’ouverture et d’espace. Bon, maintenant nous allons méditer et la manière selon laquelle nous allons méditer ce sera en lisant un verset à la fois, puis méditer sur la signification de ce verset. Nous lirons le verset puis réfléchirons un peu à sa signification et, finalement, nous resterons tranquilles sans aucune sorte de saisie ou sans réfléchir à quoi que ce soit.


Versets choisis des Soixante Stances de Raisonnement de Nagarjuna

Je me prosterne devant le Tout-Puissant
Qui enseigna la production conditionnée,
Le principe selon lequel apparition et désintégration sont abandonnés
(Hommage). Ceux dont l’intelligence est allée au-delà
de l’existence et la non-existence et qui ne demeurent pas [dans quelque extrême que ce soit]
ont réalisé le sens de la production conditionnée
La profonde et inobservable [vérité de la vacuité] (1)


Ceux qui voient avec leur intelligence
Que l’existence est comme un mirage et une illusion
Ne sont pas corrompus par la croyance en
Les extrêmes du plus tôt et du plus tard (17)


En comprenant l’apparition, la disparition est comprise
En comprenant la disparition, l’impermanence est comprise
En comprenant l’impermanence
La vérité du dharma authentique est réalisée. (22)


Sans centre de stabilité ou lieu permanent
Ne demeurant pas et sans racine
Emergeant totalement en tant que résultat de l’ignorance
Sans début, milieu ou fin... (26)


Sans cœur, comme un bananier
Comme une cité irréelle dans le ciel
Le monde de la souffrance – les terres de confusion –
Se manifeste de cette manière – comme une illusion (27)


Pour ces étudiants en quête d’ainsité
En premier lieu, les enseignants devraient dire, « Tout existe »
Puis après qu’ils se soient rendu compte de la signification de ceci et
Qu’ils aient abandonné le désir
Ils acquerront la transcendance parfaite. (30)


Ceux qui réalisent que toutes
Les entités apparaissent [de manière] dépendante
Et sont simplement comme la lune qui apparaît dans un bassin d’eau,
ne sont ni vraies ni fausses,
Ne sont pas balayées par les dogmes philosophiques (45)


Les enfants sont leurrés par des reflets
Parce qu’ils les tiennent pour réels
Exactement de la même manière, à cause de leur Ignorance,
Les êtres sont emprisonnés dans les cages de leurs
Objets [conceptuels] (53)


Les grands êtres, ceux qui avec les yeux de la conscience
Primordiale
Voient que les entités ne sont que des reflets
Ne sont pas pris dans la fange
Des soi-disant « objets » (54)


Les immatures sont attachés à la forme
Les modérés sont libres d’attachement aux
[objets des sens]
Et ceux qui sont dotés de l’intelligence suprême
Connaissent la vraie nature de la forme et [en
Sachant cela] sont libérés. (55)


Le terrible océan de l’existence
Est rempli des serpents tortionnaires des afflictions
Mais ceux dont les esprits ne sont pas mus même par
Des pensées de vacuité
Ont traversé sans dommage [ses dangers]. (59)


Par le pouvoir de la vertu accomplie ici
Puissent tous les êtres parfaire les accumulations de
Mérite et de sagesse
Et à partir de ce mérite et de cette sagesse,
Puissent-ils atteindre la double dimensions de l’authentique
[illumination]. (60)


Sous la direction de Khenpo Tsultrim Gyamtso Rinpoché, adapté par Ari Goldfield à partir d'une traduction dans Nagarjuna: Études dans les écrits et la philosophie de Nagar Juna, Christian Lindtner, Motilal éditeurs Banarsidass, New Delhi, 1990, p. 100-120. 17 mai 1997.



Notes

1- Note de l’éditeur : pour qu'une chose soit "vraiment existante", elle doit être unitaire, c’est-à-dire indivisible, immuable et indépendante de causes et conditions pour son existence. Chaque particule de matière substantielle, aussi petite fut-elle, peut théoriquement toucher une autre particule de matière. Quand ces deux particules se touchent, le côté droit de l’une touche le côté gauche de l’autre. Par conséquent, chacune d’elles a à la fois une partie gauche et une partie droite et en conséquence, chacune peut être divisée en deux. En fait, elles sont divisibles à l’infini. Selon cette logique, on démontre que la matière ne peut pas, en fait, exister substantiellement comme nous le savons. (retour)

2- Note de l’éditeur : Traditionnellement, le rupakaya est utilisé à la fois pour le sambhogakaya et le nirmanakaya. Le nirmanakaya est, en fait, ce que nous pouvons voir avec nos yeux d'êtres sensibles dans le monde humain. Le samboghakaya est un autre corps formel, imperceptible aux êtres ordinaires, mais perceptible pour les bodhisattvas illuminés, qui existe aussi pour le bénéfice des êtres). Il est le résultat de la perfection de l'accumulation de mérite. Ainsi par le pouvoir de la vertu réalisée ici, puissent toutes êtres parfaire les accumulations de mérite et de sagesse. Et à partir de ce mérite et de cette sagesse, puissent-ils atteindre la double dimension de l'éveil authentique. Ceci était une brève explication de certains versets très important des Soixante Stances du Raisonnement de Nagarjuna. (retour)


Traduit de l’anglais par Dorjé Samten pour SanghaForum