Chapitre neuf:
La Sagesse

Shantideva - La Sagesse

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Introduction:
Brève instruction
sur le développement de la sagesse

1.    Le Vainqueur a présenté tous ces éléments
       Dans le but de la réalisation de la sagesse.
       Ceux qui aspirent à la pacification des souffrances
       Doivent donc cultiver la sagesse.


Première partie:
Comment cultiver la connaissance
directe de la vacuité

I- Distinction des deux vérités

1) Distinction et définition des deux vérités

2.    Le relatif, ce qui est superficiel, et l'ultime,
       Sont acceptés comme les deux vérités.
       L'ultime n'est pas du domaine de l'intelligence,
       Car ici l'intelligence est dite de ce qui voile ou obscurcit.


2) Particularités des individus qui la connaissent

3.    Deux sortes d'individus perçoivent ces vérités:
       Les contemplatifs et les hommes ordinaires.
       Les hommes ordinaires sont contredits
       Par les contemplatifs.


4.    A leur tour, les contemplatifs se réfutent
       Les uns les autres selon la qualité de leur entendement.


3)Réponses aux objections

a) Réponses relatives à la base

- Objections de l'homme ordinaire

       Les hommes ordinaires voient les phénomènes comme vrais,
       Les contemplatifs comme illusoires; telle est leur controverse.


- Objections de l'auditeur

5.   "Si les phénomènes, tels une création magique, sont irréels,
       A quoi bon s'entraîner à la générosité et aux autres pratiques?"
       Les manifestations du samsara et du nirvana sont illusoires,
       Mais tant que l'on croit à la réalité de la dualité sujet/objet,


6.    Elles perdurent et sont sources de profits et de nuisances.
       C'est pourquoi on fait effort sur la Voie en tant que méthode
       Permettant de pacifier les souffrances de soi-même et d'autrui,
       Tout en ne s'attachant pas à une réalité de la Voie et du fruit,


7.    En s'appliquant à une méthode comparable à celle
       Qui réveillerait un être en proie aux souffrances de son songe.
       "La forme et autres objets des sens sont réels, c'est évident!"
       Cette vue trompeuse est réfutée par une connaissance valide.


8.    Elle est erronée, comme l'affirmation de la permanence
       De phénomènes qui ne sont qu'éphémères.
       Si le Protecteur a enseigné que les choses ont une réalité,
       C'est dans le seul but d'amener les êtres sur la Voie.


9.    "Mais si les Éveillés eux-mêmes sont irréels,
       Quels mérites peut-on tirer de leur vénération?"
       Puisque les Éveillés sont analogues à une illusion, les vénérer
       Est une source de mérites non substantiels en vue du fruit.


10.  "Si les êtres sont tels une illusion, comment renaissent-ils?"
       Aussi longtemps que sont assemblées les conditions,
       Aussi longtemps une fantasmagorie se produira.
       Comment seraient-ils réels en raison d'une apparence durable?


- Objections des cittamâtrins

11.  "Si la conscience erronée n'existe pas, qu'est-ce qui observe
       Les apparences semblables aux illusions?"
       Et si, selon vous, les objets extérieurs, semblables
       A une illusion, ne sont pas réels, qu'est-ce donc qui est perçu?


12.  "Autre chose existe réellement: la conscience,
       Et les objets qui apparaissent sont des aspects de celle-ci."
       Si les objets illusoires ne sont autres que l'esprit lui-même,
       Alors quel sujet perçoit quel objet?


13.  Un esprit réel ne peut se percevoir lui-même,
       Comme la pointe d'un doigt ne peut se toucher elle-même.
       En effet, un esprit réel est un et indivisible,
       Et les objets perçus sont donc distincts de celui-ci.


14.  Et cette conscience qui sait que l'esprit s'éclaire lui-même,
       Est-ce la même ou est-elle différente de celle-ci?
       Le premier cas est impossible, comme on vient de l'expliquer,
       Et si c'est une autre conscience qui éclaire l'esprit,


15.  Alors on régresse à l'infini, sans trouver aucun esprit réel.
       Ainsi, puisque l'esprit n'est aucunement perçu, il est aussi vain
       De parler de ses aspects, tel celui de se connaître lui-même,
       Que de discuter de la couleur de la corne d'un lapin.


16. Les simples apparences que l'on perçoit
       Ne sont pas réfutables, mais c'est la conception
       Qu'elles sont vraies qui est à renverser,
       Car c'est la cause de toute souffrance.


17.  De même que les phénomènes, pareils à des illusions, peuvent
       Être perçus, un esprit sans existence réelle peut percevoir.
       Si les phénomènes n'étaient qu'aspects d'un esprit substantiel,
       L'esprit ne serait qu'une conscience en soi, sans objet.


18.  Si l'esprit était dépourvu d'objet, alors tous les êtres seraient
       Des Ainsi-allés, puisque la discrimination entre sujet et objet,
       Source de confusion du cycle des existences, n'existerait pas.
       A quoi servirait alors l'affirmation de "l'esprit seul"?


b) Objections relatives à la Voie

19.  "Mais, même en sachant que les phénomènes sont illusoires,
       Comment la confusion de l'esprit peut-elle être détruite?"
       En s'imprégnant de la connaissance que tous les phénomènes
       Sont simple vacuité, dénués existence propre,


20.  L'accoutumance à la réalité des phénomènes disparaît;
       En s'imprégnant de la compréhension
       Que tout est dépourvu de réalité, ultérieurement,
       L'idée même de la vacuité sera abandonnée.


21.  Lorsque l'on dit d'un phénomène qu'il n'existe pas,
       On ne perçoit plus l'objet qu'il s'agissait d'examiner.
       Comment alors la non-réalité, ainsi privée de support,
       Pourrait-elle se présenter à l'esprit?


22.  Lorsque ni la réalité ni la non-réalité
       Ne se présentent à l'esprit,
       Alors, en l'absence d'une autre possibilité,
       L'esprit, libéré des concepts, s'apaise.


c) Objections relatives au fruit

23.  "S'il en était ainsi, comment les Éveillés,
       Pour qui les concepts relatifs
       A la libération n'existeraient plus,
       Accompliraient-ils le bien des autres?"


24.  De même que le Joyau qui exauce les souhaits,
       Quoique sans intention, comble les aspirations des êtres,
       Les corps des Vainqueurs se manifestent
       Par suite des prières des Héros pour l'éveil.


II- Nécessité de comprendre directement la vacuité

25.  Celui dont l'esprit appréhende une existence réelle,
       N'ayant donc pas réalisé la vacuité,
       N'a éliminé ni les passions, ni la souffrance,
       Et ne peut passer au-delà des peines.


26.  La seule élimination des perturbations
       N'est pas suffisante pour la libération,
       Puisque l'on observe encore l'effet du karma
       Même chez ceux qui sont libres des passions.


27.  "Mais chez eux, la soif a l'égard des agrégats,
       Cause de renaissance dans le cycle, n'est plus."
       Certes, ils ont dissipé la soif associée aux passions,
       Mais il demeure une soif associée à la confusion.


28.  La soif a pour condition la sensation associée à l'appréhension
       D'une existence réelle; Or, la sensation existe chez eux.
       Ils appréhendent donc encore des concepts
       Et demeurent attachés à la réalité de certains phénomènes.


29.  Pour l'esprit séparé de la réalisation de la vacuité,
       Même si les concepts peuvent cesser temporairement,
       Comme lors du recueillement d'absence de perception,
       Ils surgiront de nouveau. Cultivons donc la vacuité!


30.  Libérés de l'attachement et de la peur,
       Les bodhisattva demeurent dans le cycle
       Pour le bien des êtres qui souffrent par ignorance:
       Voilà le fruit de la vacuité!


31.  La vacuité est l'antidote contre les ténèbres formées
       Par le voile des passions et celui masquant le connaissable.
       Comment ceux qui désirent réaliser rapidement
       L'omniscience ne la cultiveraient-ils pas?


32.  Il est juste de craindre ce qui engendre la douleur,
       La saisie d'une existence réelle.
       Mais comment craindrait-on la vacuité
       Qui apaise toutes les souffrances?


33.  Si j'existais réellement,
       Alors les peurs diverses seraient fondées;
       Mais puisque je n'existe aucunement,
       Qui donc serait là pour craindre quelque chose?


III- Preuves logiques de la vacuité

1) Insubstantialité de la personne

a) Réfutation d'un soi dans les agrégats

34.  Je ne suis ni les dents, les cheveux, les ongles, les os, le sang,
       Le mucus, le pus, la salive, la graisse, la sueur, les poumons,
       Le foie, les viscères, les excréments, l'urine, la chair, la peau,
       La chaleur, le souffle, les orifices, ou les six consciences.


b) Réfutation d'un soi conscient

35.  Si la conscience d'un phénomène était permanente,
       Elle percevrait son objet constamment.
       Mais en l'absence d'objet de la conscience,
       Comment peut-on parler de conscience?


36.  Si, même sans objet de conscience, il y avait une conscience,
       Alors n'importe quoi pourrait être conscient.
       Il est donc certain qu'il n'y a aucune conscience
       En l'absence d'un objet de perception.


37.  "La conscience est éternelle et elle ne fait
       Que percevoir différemment ses différents objets.
       Ainsi, la conscience qui appréhende le son est consciente
       D'un autre objet, par exemple la forme, en son absence."


38.  Si la conscience du son est permanente, pourquoi, au moment
       De la conscience de la forme, n'entend-elle pas aussi le son?
       Et comment ce qui a pour nature d'appréhender le son
       Percevrait-il la forme, puisque ce sont des natures différentes?


39.  On n'a en effet jamais observé une conscience de la forme
       Ayant une nature comportant la perception du son!
       "L'essence de la conscience est une, et se manifeste
       Sous différents aspects, tel un acteur qui change de rôle."


40.  Cette conscience n'est donc pas permanente et une,
       Puisque, s'étant défait d'un aspect, elle en prend un autre.
       "Même si la conscience présente différents aspects, tels ceux
       Du son et de la forme, ils sont d'une seule et même nature."


41.  Cette conscience unique présentant tous ces aspects
       Différents est vraiment extraordinaire!
       "Ces différents aspects que revêt la conscience ne sont
       Que des apparences conditionnées et n'ont aucune réalité."


42.  Quelle est donc la nature unique et réelle de cette conscience?
       "Sa nature est la pure conscience."
       Si les différents aspects de la conscience sont irréels,
       Comment pourraient-ils avoir un support réel en commun?


c) Réfutations des objections

- Rejeter l'irrationalité de la causalité

43.  "Mais s'il n'y a pas de soi permanent,
       La relation entre acte et effet est impossible,
       Car si l'auteur de l'acte disparaît après l'avoir accompli,
       A qui échoira alors le fruit?"


44.  Il est impossible de voir un effet dont la cause,
       N'ayant pas cessé, soit encore présente.
       Il est impossible d'expérimenter un effet
       A l'instant de l'acte, qui en est la cause.


45.  Il est donc impossible qu'un même soi puisse à la fois
       Accomplir un acte et en expérimenter les effets.
       En se fondant sur l'identité d'une continuité des cinq agrégats,
       Nous affirmons que l'auteur de l'acte en éprouve les effets.


46.  Ni les consciences passées, ni les consciences futures
       Ne sont le soi, puisqu'elles n'existent pas.
       "Alors, c'est la conscience présente qui est le soi."
       Mais dès l'instant de conscience suivant, ce soi aura disparu!


47.  Après avoir dissocié les fibres du tronc
       D'un arbre d'eau, il n'en reste rien.
       De même, lorsque l'on cherche le soi au moyen
       D'une analyse approfondie, on ne le trouve pas.


- Rejeter l'irrationalité de la compassion

48.  "Si les êtres sensibles n'existent pas,
       Envers qui développera-t-on la compassion?"
       Bien que les êtres ne soient pas réels, du point de vue
       Des apparences, ceux-ci souffrent en raison de leur ignorance,


49.  Et les bodhisattva aspirent à les libérer de leurs souffrances
       Tout en percevant leur absence de soi.
       La confusion d'un soi, multipliée par l'aveuglement à l'égard
       De la réalité, cause de toutes les souffrances, doit être écartée.


50.  "Mais on ne peut pas s'en détourner, car elle est présente
       En nous depuis des temps sans commencement."
       On y parviendra parfaitement par la méditation
       Sur le non-soi de tous les phénomènes!


2) Insubstantialité des phénomènes

a) Placement de l'attention sur le corps

- Un corps possesseur des membres n'est pas établi

51.  Le corps n'est ni les pieds, les mollets, les cuisses ou le ventre;
       Il n'est ni les hanches, le dos, la poitrine ou les épaules;
       Il n'est ni les côtes, les mains, les aisselles ou les bras;
       Il n'est ni les organes internes, la tête ou le cou.


52.  Alors qu'est-ce que le corps?
       Si le corps se trouve partiellement dans tous ses constituants,
       Les parties du corps sont dans les parties des constituants.
       Mais le corps lui-même, où peut-on le trouver?


53.  Et si le corps entier se trouve dans chacun de ses constituants,
       On aura autant de corps que de parties.
       Ainsi, le corps n'est pas trouvé dans ses constituants, mais s'il
       N'est pas non plus en dehors d'eux, comment existerait-il?


54.  Ainsi, il n'existe pas de corps réel. mais, par confusion,
       Le concept d'un corps est attribué aux constituants,
       Comme l'image d'un homme peut apparaître
       Par méprise lorsqu'on aperçoit un épouvantail.


- Les membres eux-mêmes ne sont pas établis

55.  Pareillement, parce qu'elle est une réunion de doigts,
       Comment la main serait-elle réelle?
       De même, les doigts, constitués de phalanges, sont irréels.
       Les phalanges aussi sont divisibles en différentes parties,


56.  Et ces parties sont divisibles en atomes,
       Et puisqu'on ne peut trouver aucun atome indivisible,
       Les atomes eux-même n'ont aucune existence réelle.
       Ainsi, le corps est semblable à un rêve.


- Irrationalité de s'attacher au corps

57.  Quel être sensé s'y attacherait-il donc?
       De même, tous les phénomènes sont analogues à des mirages.
       Comment, en observant leur nature fantasmagorique,
       Pourrait-on y voir des objets d'attachement ou de rejet?


b) Placement de l'attention sur les sensations

- Examen de l'essence de la sensation

58.  Les sensations de plaisir ou de douleur
       N'existent réellement nulle part,
       Ni dans l'esprit, ni dans ses objets,
       Elles ne sont que des concepts sans substantialité.


59.  Il est impossible que les objets inanimés possèdent la nature
       Du plaisir et autres sensations, car ils ne sont pas conscients.
       Ce sont les sensations qui viennent des objets, et puisque
       Ceux-ci n'ont aucune existence réelle, les sensations non plus.


60.  L'antidote à la saisie de la réalité des sensations est la sagesse
       Qui analyse leur absence de nature propre,
       Et la contemplation née de cette analyse
       Est la nourriture exquise des pratiquants.


- Examen de la cause de la sensation

61.  S'il y avait un intervalle entre l'organe des sens et son objet,
       Comment entreraient-ils en contact?
       Et s'il n'y avait pas d'intervalle entre eux,
       Qu'est-ce qui rentrerait en contact, et avec quoi?


62.  Le contact entre l'organe et l'objet est donc impossible.
       Puisque la conscience est immatérielle,
       Elle ne peut elle non plus entrer en contact.
       Alors, en l'absence de contact, d'où vient la sensation?


63.  Pourquoi s'épuiser dans la quête de sensations plaisantes?
       Quelles souffrances affligent quel esprit?
       Puisqu'il n'y a ni sujet sentant, ni sensation,
       Pourquoi la soif ne se dissipe-t-elle pas?


- Examen du sujet de la sensation

64.  Toutes les expériences sensorielles sont donc
       Semblables à une illusion, à un rêve.
       Les sensations ne peuvent être perçues par l'esprit
       Si celui-ci se produit en même temps qu'elles.


65.  L'esprit ne peut pas non plus ressentir des sensations passées,
       Puisqu'il s'agit seulement d'un acte de mémoire,
       Ni éprouver de sensations futures
       Puisque celles-ci ne sont pas encore nées.


66.  Ainsi, les sensations ne peuvent ni être ressenties
       Par une conscience autre qu'elles,
       Ni être éprouvées par elles-mêmes,
       Car on n'aurait alors ni objet d'expérience, ni sujet ressentant.


67.  Puisqu'il n'existe pas de sujet qui ressent,
       Les sensations n'ont aucune existence réelle.
       Comment alors pourraient-elles profiter ou nuire
       À cet ensemble d'agrégats dépourvus d'existence en soi?


c) Placement de l'attention sur l'esprit

- Non-établissement de la conscience mentale

68.  L'esprit n'est ni dans les organes des sens,
       Ni dans leurs objets, ni entre les deux.
       Il n'est ni à l'intérieur, ni à l'extérieur du corps,
       Et il ne se trouve pas non plus ailleurs.


69.  Cet esprit qui n'est ni le corps, ni autre chose que le corps,
       Ni mêlé à lui ou isolé, n'est en rien réellement existant.
       L'esprit de tous les êtres n'a donc aucune réalité en soi,
       Et c'est pourquoi ils sont par nature au-delà des concepts.


- Non établissement des cinq consciences sensorielles

70.  Si la conscience existe avant son objet,
       En dépendance de quel objet est-elle engendrée?
       Si la conscience et son objet sont simultanés,
       En dépendance de quel objet est-elle engendrée?


71.  Si la conscience en postérieure à son objet,
       De quel objet est-elle engendrée?


d) Placement de l'attention sur les phénomènes

       Ainsi, parvient-on à la compréhension
       Que les phénomènes ne sont pas produits réellement.


3) Réponses aux objections

72.  L'esprit qui analyse et l'objet examiné sont inter-dépendants,
       Les analyses sont établies au simple niveau des conventions.
       "Mais on analyse l'esprit qui analyse par un autre esprit,
       Qui doit être analysé à son tour, dans un processus sans fin!"


73.  Lorsque les phénomènes ont été parfaitement analysés
       Et reconnus comme non substantiels,
       Le discernement n'a plus de point d'appui pour être produit:
       C'est cela que l'on nomme "au-delà des peines".


Deuxième partie:
Réfutation des idées fausses

1) Réfutation des arguments substantialistes

74.  La réalité de la conscience et de son objet
       Est impossible à démontrer.
       En effet, si l'existence réelle de l'objet dépend
       De la conscience réelle, comment expliquer celle-ci?


75.  Et si la conscience réelle dépend de l'objet réel,
       Comment expliquer celui-ci?
       S'ils existent en dépendance mutuelle,
       Aucun des deux n'existe réellement.


76.  "Puisque la plante naît de la graine, on comprend
       L'existence de la graine en voyant la plante.
       Pourquoi ne comprendrait-on pas l'existence de l'objet
       A partir de la conscience, puisqu'elle est produite par lui?"


77.  Il n'y a aucune preuve de l'existence
       D'une conscience réelle connaissant un objet.
       On ne peut donc pas attester de l'existence réelle
       De l'objet par la conscience de celui-ci.


2) Réfuter la production par un Dieu éternel et immuable

78.  "C'est Dieu, cet être éternel, né de lui-même et omniscient,
       Qui est la cause du monde et des êtres."
       Si la cause, Dieu, n'a pas de commencement,
       Comment l'effet, le monde, en aurait-il un?


79.  "Dieu crée progressivement le monde et les êtres."
       Mais comment Dieu ne créerait-t-il pas sans cesse?
       En effet, il ne dépend d'aucune condition, puisqu'il a tout créé.
       Les conditions requises pour la création sont donc au complet.


80.  S'il était dépendant d'une réunion de conditions,
       C'est cette combinaison qui deviendrait la cause, et non Dieu,
       Car il ne saurait empêcher la production d'effets
       En leur présence, et ne pourrait rien créer en leur absence.


81.  Si Dieu produisait des effets sans le vouloir, il serait alors
       Dépendant d'autre chose que de lui-même pour créer.
       Et s'il produit selon son désir, il est dépendant du désir.
       De toute façon, si Dieu crée, il ne peut rester immuable!


3) Réfuter le problème d'un caractère illusoire des vérités

82.  "Mais si vos critères de vérité ne sont pas valides,
       Alors ce qu'ils établissent sera trompeur.
       Ainsi, la vacuité, l'absence de nature propre,
       Et sa méditation seront incorrectes".


83.  Sans s'appuyer sur une substance que l'on examine,
       On ne peut appréhender son insubstantialité.
       Donc, la perception de l'insubstantialité
       D'une substance illusoire est elle-même illusoire.


84.  Mais il est correct de méditer la vacuité,
       L'insubstantialité de toutes choses,
       Car elle remédie à l'appréhension d'une existence réelle,
       Bien que la vacuité elle-même ne possède aucune réalité.


4) Argument de la production interdépendante

85.  Ce qui est créé par magie
       Et ce qui se manifeste par des causes,
       D'où cela vient-il et où cela va-t-il?
       Examinez attentivement cela!


86.  Ce qui apparaît par le concours d'autres éléments
       Mais ne se manifeste pas en leur absence,
       Ce phénomène artificiel, pareil à la lune dans l'eau,
       Comment aurait-il le caractère de la réalité?


5) Établir la vacuité sous l'angle de l'effet

87.  Quel besoin d'une cause pour une chose existante?
       Quel besoin d'une cause pour une chose inexistante?
       Des milliards de causes ne pourraient transformer
       Une chose inexistante en une chose réelle.


88.  Ainsi, les substances n'ont aucune existence réelle;
       Il n'y a donc ni production, ni existence, ou cessation,
       Et aucun migrant qui naisse ou disparaisse.
       Les phénomènes sont semblables à un rêve, à une illusion.


6) Résumé du sens

89.  Ainsi, cet examen révèle
       Que rien n'apparaît sans cause,
       Que l'effet n'existe pas dans les causes
       Individuelles ou collectives,


90.  Qu'il ne vient pas non plus d'autre chose,
       Qu'il ne subsiste et ne disparaît pas.
       En quoi donc ce que les ignorants conçoivent
       Comme réel diffère-t-il d'une illusion?


Troisième partie:
Bienfaits de la connaissance directe de la vacuité

1) Détachement des huit préoccupations mondaines

91.  Les choses étant vides de substance, que sont pertes et gains?
       Qui est là pour pour faire mon éloge ou me mépriser?
       Que sont le plaisir et la douleur, l'agréable et le désagréable?
       Si j'examine selon l'ainsité, qui donc désire quoi?


92.  A l'examen du monde, qui pourrait bien mourir?
       Qu'est-ce qui adviendra? Qu'est-ce qui a eu lieu?
       Que sont donc les parents et amis?
       Tout ceci est semblable à l'espace!


2) Amour et compassion

93.  Assoiffés de bien-être, les êtres s'irritent ou se réjouissent,
       Ils souffrent, luttent pour l'obtenir, mentent,
       Se disputent, se blessent, s'entretuent les uns les autres,
       Et vivent au prix d'immenses difficultés.


94.  Parfois, ils accèdent aux destinées heureuses,
       Où ils jouissent de multiples plaisirs,
       Mais après la mort ils retombent pour longtemps
       Dans d'insoutenables souffrances.


95.  Les périls du cycle sont innombrables, et les moyens
       De s'en libérer y sont extrêmement rares!
       Dans cet océan de souffrances intolérables,
       La force pour le bien est faible, et la vie humaine brève.


96.  Celle-ci obtenue, elle se consume rapidement
       Dans la préservation de la vie et de la santé,
       Dans la faim, la fatigue, le sommeil,
       Et la compagnie des êtres puérils.


97.  Puisque les occasions d'examiner la non-réalité
       Des phénomènes se présentent difficilement,
       Comment trouver, au milieu de tout cela,
       Le moyen de se détourner de l'habitude à la distraction?


98.  De plus, les démons s'efforcent de nous précipiter
       Dans les nombreuses voies erronées du cycle,
       Et il est difficile de se défaire de ses doutes
       En ce qui concerne les voies libératrices.


99.  Les libertés de la condition humaine sont difficiles
       A obtenir de nouveau, et il est si rare qu'un Éveillé apparaisse,
       Si difficile de se défaire du torrent des perturbations!
       Hélas! Les souffrances se succèdent continuellement!


100.Je suis accablé de tristesse en pensant à tous ces êtres
       Entraînés par le fleuve de la douleur,
       Éprouvant des souffrances insupportables,
       Et qui ne voient même pas leur triste condition.


101.Quand pourrai-je apporter l'apaisement
       Par des pluies de bonheur
       Issues du nuage de mes mérites
       À ceux que tourmente le feu de la douleur?


102.Quand, ayant apaisé tout concept,
       Pourrai-je enseigner la vacuité
       À ces êtres accablés par la croyance
       En la substantialité des phénomènes?