Motivation et comportement en neuroscience sociale
Tania Singer

Mind And Life XXVI – Esprit, cerveau et matière

Monastère Drepung, à Mundgod, en Inde

19 Janvier 2013 - Après-midi du troisième jour


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Dans la session de cet après-midi, je voudrais compléter un petit peu l'image que j'ai donnée dans la session de ce matin.


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Ce matin, nous avons parlé de la relation entre le comportement, le processus cognitif, et le processus neuronal. Ceci est un modèle très général. Vous voulez comprendre les phénomènes, toujours comme une interaction entre différents niveaux. Il y a le niveau de environnement, qui est concept très large. Et le comportement : nous parlons d'expérience subjective d'un côté, l'expérience en première personne, et je pense que tous ceux qui sont assis ici ont un master dans ce domaine. Nous commençons juste à comprendre cela dans la société occidentale. Vous avez indiqué que la gamme que nous utilisons habituellement se limite à positif et négatif, ce n'est pas très sophistiqué, mais nous travaillons dans cette direction. Donc il y a le niveau d'expérience subjective, et le niveau de comportement. Ensuite nous avons parlé de processus cognitifs, et ces processus cognitifs sont quelque chose comme la mémoire, l'attention, l'attention orientée. Quand nous parlons de compassion par exemple, le comportement serait un comportement compassionné, et le processus serait comme une sensation de chaleur. Et ensuite nous avons le niveau neuronal, nous disons que chaque processus cognitif a un pendant dans le cerveau. Cerveau/corps interaction. Donc peut-être que c'est là où le bouddhisme diffère de la science occidentale, où nous assumons que chaque processus cognitif ou processus de l'esprit a une correspondance quelque part dans le cerveau. Et ensuite nous allons un niveau plus loin, et nous disons qu'il n'y a pas seulement les neurones, mais il y a les gènes qui produisent les neurones, donc c'est un niveau plus bas. Nous avons juste entendu Richie dire que les gènes pouvaient influencer la façon dont nos cerveaux sont câblés. Mais nous aussi avons des neurotransmetteurs, c'est la chimie dans notre cerveau qui est nécessaire pour les signaux. Sans les neurotransmetteurs, notre cerveau ne pourrait pas communiquer, donc ils sont très importants. Il existe une vaste science sur les neurotransmetteurs, parce qu'il y a différents neurotransmetteurs, et différents systèmes ont différents neurotransmetteurs. Par exemple, la dépression vient probablement avec un certain manque de neurotransmetteurs dans le cerveau, appelés sérotonines, que vous pouvez montrer et mesurer. Et je voudrais me focaliser aujourd'hui sur un exemple : comment utiliser notre connaissance à propos d'un certain neuropeptide dans le cerveau, qui est aussi une hormone dans le corps. Alors nous relions cela au cerveau, et relions cela au comportement. Et l'exemple que je vais donner concerne le système de soin, le système d'affiliation, et l'ocytocine. C'est juste un exemple parmi beaucoup beaucoup d'autres, mais c'est pour montrer comment cela vient ensemble.


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Je vous avais montré ceci ce matin, ce sont les changements dans les signaux du cerveau après une semaine d'entraînement en bonté aimante. Nous avons déjà expliqué que ce sont les pas de bébé d'entraînement en compassion, c'est le début pour les débutants. Les sujets imaginent mentalement l'image d'un bébé, ou d'une personne aimée, d'une personne chère, une grand-mère, et ainsi de suite. Donc bien sûr nous avons pensé que cela devrait activer un système affiliatif ou de soin, parce que c'est cela qu'ils imaginent, c'est ce qu'ils essaient de développer, d'augmenter.


Trois types de systèmes de motivation

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Et avant de vous montrer l'expérience, je voudrais vous montrer une image un petit peu plus complexe de ces systèmes dans notre cerveau. Donc nous pouvons distinguer grossièrement ‒ ceci est très simplifié, mais utile ‒, entre trois différents systèmes, qui existent à la fois au niveau psychologique et biologique. Je vais peut-être commencer par expliquer le terme 'système de motivation' : notre conception est que la motivation est nécessaire pour diriger le comportement. Si vous n'avez pas de motivation, rien ne se passe. Mais si vous avez beaucoup de motivation, vous avez un but à poursuivre. Maintenant, les systèmes de motivation ont une certaine fonction.


1- Système de recherche

Par exemple, un système est appelé le système de recherche ou système de désir (seeking or wanting system).


Thupten Jinpa : Pouvez-vous expliquer ce que vous voulez dire par système en terme de cerveau ? Est-ce défini fonctionnellement ?


Tania Singer : C'est défini fonctionnellement défini, oui, et c'est un système parce que c'est à la fois au niveau du cerveau, mais aussi au niveau de la psychologie. Il vient avec beaucoup d'attributs, ce n'est pas juste une région ou une conception, il vient avec un réseau d'attributs, au niveau psychologique et aussi comme un réseau dans le cerveau. Peut-être pourrais-je avancer que les bouddhistes diraient que le système de recherche serait le système de saisie (grasping system). Nous l'appelons aussi 'système de désir'. Il vient avec un but, et une impulsion, un désir. Donc par exemple, quand j'ai vu les monastiques débattre, j'ai eu la sensation que ce qui était activé était leur système de recherche, parce que s'ils gagnaient un débat, ils étaient très heureux. Le système de recherche est bon, sans cela nous ne serions pas curieux, ne poserions pas des questions, ne ferions pas de science, ne voudrions pas savoir comment les choses sont et ainsi de suite, mais si vous êtes toujours dans ce système, vous pouvez avoir une addiction, vous pouvez devenir dépendant pour, vous savez, vouloir plus et plus.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Cela dépend aussi probablement de ce que vous recherchez.


Tania Singer : Bien sûr, oui. Si vous recherchez la connaissance, pas de problème, mais c'en est un si vous recherchez plus d'argent, à devenir plus riche, ou plus de renommée. Les psychologues font une meilleure distinction : ils disent qu'il y a la motivation de pouvoir, la motivation d'accomplissement, la motivation de divertissement, donc des motivations très différentes, . Ces motivations sont toutes au niveau du système de recherche, mais vous devez faire ces distinctions. Je ne peux pas faire toutes ces différences immédiatement, mais il y a un danger, et nous savons que l'activation d'un fort système de désir est corrélé avec un système de neurotransmitteurs dans le cerveau liés à l'addiction, vous savez, comme l'alcoolisme.


2- Système de menace

Et un autre système très important ‒ Richie Davidson en a déjà beaucoup parlé ‒ est le système de menace (threat system). La fonction du système de menace est la protection. Une chose importante à comprendre est que le système de motivation n'est pas le même que celui des émotions, mais différentes émotions peuvent sortir d'un certain système de motivation. Donc ici, le système de menace est associé soit à la peur, soit à l'agression, parce que dans les deux cas votre système est en danger. Vous réagissez soit avec colère, soit avec peur. Et ceci est associé au niveau biologique avec l'amygdale, ce qu'a montré Richie. Cela déclenche le système d'alarme. Quand l'amygdale est trop activée, le système de stress dans notre corps est activé par l'amygdale, et nous pouvons mesurer cela avec une hormone dans le sang, le cortisol. Vous avez un plus haut niveau de cortisol, vous êtes plus stressé, et dans le long terme, vous devenez malade.


3- Système de soin

Un système qui est très important pour balancer le système est le troisième, que nous appelons système de soin ou affiliatif (caring system). Il s'accompagne souvent de création, de calme, de chaleur, et cela a à voir avec des concepts psychologiques comme l'amour, la sécurité, la connexité. Et nous pouvons aussi l'activer par ceci (en référence à la photo du chat faisant un massage à un autre chat) : ceci est un massage. Vous pouvez montrer que le massage, par exemple, ou un toucher agréable, un toucher tendre, libère une hormone qui est appelée ocytocine. C'est aussi combiné avec différents neuropeptides, mais je ne veux pas faire trop compliqué, alors focalisons-nous sur l'ocytocine.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Donc par exemple, les personnes ayant des animaux chez elles, comme des chiens et des chats, se sentent-elles mieux ?


Richard Davidson : Quelquefois, dans l'Occident, il y a des programmes où l'on emmène des chiens dans des hôpitaux pour être avec des patients et les aider, et les chiens montrent de l'affection. Et il y a différentes études montrant que plusieurs différents bio-indicateurs, y compris le cortisol, l'hormone dont Tania parle, sont réduits. Ils deviennent plus calmes lorsque l'animal leur montre de l'affection.


Tania Singer : Oui, et il y a une certaine fibre, la fibre C, qui est sensitive au toucher que la mère donne, un toucher caressant, et pas cette sorte de toucher (fort, rugueux), mais comme ce toucher, et si vous faites comme ceci, cela a un différent effet que d'être juste touché par cela, donc c'est comme, vous savez, la tendresse, et cela affecte aussi le système affiliatif, le système de soin.


Amygdale, ocytocine, confiance

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Je vous montre maintenant une expérience pour voir ce que vous pouvez faire pour relier un neuropeptide dans le cerveau et le comportement de confiance. Donc vous avez entendu que cette petite partie du cerveau, l'amygdale, qui est en rouge ici, peut être activée par toutes sortes de choses. Pouf ! L'amygdale déclenche une alarme, et cela conduit à une réponse de stress dans le corps : le cœur bat plus vite, le cortisol est relâché si c'est assez fort. Donc, clairement, ce n'est pas une bonne réaction si vous l'avez tous les jours. Donc la question est de savoir si le fait d'activer le système de soin peut réduire cette réponse, cette réponse de peur, parce que cela pourrait avoir des conséquences sur la santé très importantes.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Est-ce l'amygdale qui donne l'alarme quand la personne se sent menacée ?


Tania Singer : Oui, exactement. L'amygdale est comme un centre d'alarme, et elle répond aussi aux menaces inconscientes. Par exemple, je suis arachnophobe, je n'aime pas les araignées ‒ beaucoup de personnes dans le monde ont l'arachnophobie. Donc si je voyais ici une araignée, mon amygdale réagirait, et je m'enfuirais, sans être consciente du fait que l'araignée ne serait peut-être pas réelle, mais un jouet. Mais l'amygdale ne se soucie pas que ce soit réel ou pas, et ne passe pas par mon intellect ; c'est une route très rapide : il y a perception d'une araignée, l'amygdale répond en millisecondes, et conduit mon corps à s'enfuir. Donc c'est un système d'alarme très rapide, et c'est seulement quand je suis dehors dans le corridor que je suis comme : « Oh, mon Dieu, qu'est-je fait ? Je me suis enfuie à cause d'une araignée en plastique. »


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Donc l'amygdale semble engendrer une sorte de perception erronée. Diriez-vous que c'est aussi la graine des perceptions erronées ?


Richard Davidson : Quand l'amygdale continue à répondre, après que l'araignée s'en aille ou une fois que la personne a réalisé que ce n'était pas une vraie araignée, que c'était une illusion, ceci est associé avec la capacité de l'amygdale à se rétablir, et c'est là où l'amygdale peut contribuer à l'ignorance et l'illusion. Quand elle continue à répondre dans un contexte qui n'est pas approprié.


Tania Singer : Quand ce n'est pas nécessaire. Mais cela peut être utile s'il y a un lion, un vrai lion. Cela peut être utile, parce qu'avant que je pense au lion, le lion m'aura mangé, alors c'est mieux si je cours. Donc dans certains contexte, c'est utile pour la survie, mais dans certains contextes, c'est illusoire, comme avec l'araignée, c'est illusoire.


Donc maintenant, j'ai parlé de l'ocytocine, et son rôle est de réduire l'anxiété. Et de nouvelles recherches ont montré que vous pouvez faire quelque chose avec l'ocytocine que vous ne pouvez pas faire souvent avec d'autres procédés chimiques, parce que vous pouvez le renifler dans une bouteille ; vous avez un spray, et vous en mettez dans votre nez, et l'ocytocine pénètre ce que nous appelons la barrière hémato-encéphalique. Nous ne pouvons pas faire ces expériences avec tous les neuropeptides, c'est quelque chose d'assez spécial. Donc beaucoup de personnes se sont focalisées sur l'ocytocine dans les dernières années, parce que vous pouvez le renifler facilement par le nez. Et cela a seulement des effets si vous faites comme cela pendant cinquante minutes. C'est court, de vingt à cinquante minutes. C'est très court, donc c'est utile pour faire de la science, mais ce n'est pas utile pour vaporiser la salle. Un communiste a fait une étude où on a donné à certaines personnes de l'ocytocine, et un autre groupe du placebo, qui sent comme l'ocytocine, mais il n'y a rien dedans. Et ensuite ils ont joué à des jeux économiques d'argent, et dans ces jeux économiques, vous deviez faire confiance par exemple confiance à Jinpa. J'ai un pot d'argent, et maintenant je dois décider si je fais confiance à Jinpa, et je ne connais pas Jinpa, et je suis comme : « Ok, je vous donne sept unités de mon argent, et alors vous pouvez décider si vous donnez en retour quelque chose de votre argent. » Et chaque somme que je lui donne est doublée ou triplée, en dépendance de l'expérience. Mais je dois faire confiance à Jinpa, je dois penser qu'il me rendra ma confiance. Donc les économistes appellent cela une peur d'être trompé. Les humains ont peur, et certaines personnes plus ou pas. Parce que si Jinpa a maintenant tout mon argent, et ne m'en redonne pas, je me sentirais très très mal. Donc je suis un peu comme, vous savez : « Puis-je lui faire confiance ou pas ? » Maintenant, sans ocytocine, certaines personnes donnent seulement trois unités d'argent, certaines en donnent quatre, et certaines donnent même tout l'argent qu'elles ont, mais pas beaucoup. Les personnes sont très différentes, il y a une grande variabilité. Quand vous donnez l'ocytocine, ce qui est représenté par la barre noire à droite, vous voyez maintenant que la plupart donne tout, donc ils ont une augmentation de leur confiance. Donc je ne dis pas que nous devrions tous renifler de l'ocytocine, je voulais simplement montrer la relation avec des produits chimiques. Et quand vous faites ce jeu économique dans un scanner, vous pouvez voir que l'effet que vous voyez en comportement est accompagné d'une réduction de l'activité de l'amygdale. Donc vous pourriez dire que la peur d'être trahi est relâchée, vous n'avez plus cette peur. Et Jinpa serait une bonne personne, je lui donnerais tout.


Entraînement mental et compassion

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Donc beaucoup de personnes ont, par cette expérience et beaucoup d'autres, posé la question : « Si quelque chose comme l'ocytocine, qui est très étroitement lié au système affiliatif, peut faire cela, la compassion peut-elle faire la même chose ? » Vous savez, pouvons-nous, par entraînement mental de bonté aimante, produire le même effet : faire plus confiance, être plus calme, être plus relaxé ? Et les recherches que nous avons vues aujourd'hui suggèrent cela. Avec l'entraînement de compassion, vous voyez une augmentation des réseaux dans le cerveau qui sont associés à cette affiliation, vous voyez une augmentation en expérience de bien-être. Quand vous demandez aux personnes ce qu'ils ressentent, elles répondent qu'elles se sentent mieux. Il y a différentes données montrant que les personnes aident plus, après seulement une semaine d'entraînement en compassion et bonté aimante, dans les jeux économiques et en coopération, et vous avez aussi des données montrant que le niveau de cortisol diminue. Donc c'est très compatible avec cette hypothèse, mais nous devons le prouver.


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Donc le système de soin est-il un système que nous devrions activer plus pour devenir une meilleure personne ? Après notre dialogue d'aujourd'hui, j'aurais tendance à penser que c'est seulement la moitié de l'histoire. C'est, vous savez, enraciné dans le système de motivation, et vous avez souligné qu'autant nous avons besoin de cette motivation et sentiment de chaleur, autant nous avons besoin de sagesse, de compréhension, et d'intellect. Et ceci est reflété dans la partie gauche du modèle. Donc nous aurons probablement besoin d'entraîner les deux pour avoir une compassion holistique, parce qu'une petite histoire que je ne vous ai pas racontée est que l'ocytocine fonctionne seulement pour les groupes d'appartenance. Donc si je prends de l'ocytocine et dois donner maintenant de l'argent à quelqu'un qui est d'une autre religion, ou, vous savez, dont je pense qui n'est pas de mon groupe, alors, il n'y a pas d'effet. Donc c'est ce que vous appelez 'compassion biologique' : cela augmente l'affiliation avec les proches, la famille et les enfants, mais ce n'est pas la compassion globale, et pour transformer la compassion filiale en compassion globale, nous avons besoin de notre lobe préfrontal, et de notre intelligence. Mais nous avons besoin de plus d'études. Donc merci beaucoup.


Traduit de l'anglais par Pháp Thân, avec l'aimable autorisation du Mind and Life Institute, tous droits réservés à Tania Singer et Mind & Life Institute.