Dissiper les propriétés intrinsèques et l'existence intrinsèque
Michel Bitbol

Mind And Life XXVI – Esprit, cerveau et matière

Monastère Drepung, à Mundgod, en Inde

18 Janvier 2013 - Matin du deuxième jour


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Votre Sainteté, c'est une joie et un honneur d'être ici et de vous parler de la philosophie de la mécanique quantique, même si c'est un vrai défi pour moi parce que je sais que vous en savez beaucoup à ce sujet. Le défi sera de creuser dans la philosophie de la mécanique quantique et de comprendre quelque chose de très important sur la différence entre la physique classique et la physique quantique. Vous savez que la physique classique pouvait fonctionner en supposant que les corps avait une existence intrinsèque, et des propriétés intrinsèques comme la masse, ou étendue, et ainsi de suite. Mais en physique quantique, cette idée que les corps ont une existence intrinsèque et que les propriétés sont intrinsèquement attribuées aux particules devient un défi. Cela devient très difficile à soutenir en mécanique quantique, même si certains physiciens sont encore très désireux de garder cette ancienne idée, cette ancienne idée absolutiste de la physique classique. Et ils rencontrent tellement de difficultés que quelquefois ils renoncent. Alors ici je vais insister sur ceci, sur la critique de l'idée d'existence intrinsèque des corps, et sur l'idée qu'ils ont des propriétés intrinsèques.


De l'absolu au relatif

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Pour commencer, pour illustrer cette idée, je voudrais prendre un exemple très simple montrant comment la compréhension d'une certaine situation peut être grandement améliorée en renonçant à l'idée de propriétés intrinsèques. Mon exemple vient de ma propre vie. Quand j'étais un enfant, j'avais peut-être six ans, peut-être sept ou huit ans, je ne me souviens plus, je roulais sur un vélo sur la route la nuit, et je voyais la lune sur ma droite, et aussi une lignée d'arbres. Et un phénomène étrange se déroula : quand je roulais sur mon vélo, je voyais que la lune me suivait, et quand je m'arrêtais, je voyais que la lune s'arrêtait avec moi. Et j'étais surpris, je pensais : « Qu'est-ce qu'il y a de si spécial avec moi, pour que la lune me suive ? Qu'y a-t-il de si spécial avec la lune pour qu'elle sache ce que je fais ? » Donc je pensais aux propriétés intrinsèques de la lune et de moi-même qui pourraient expliquer ce phénomène étrange. Puis, quand j'étais un peu plus grand, quand j'avais, disons, douze ans, je compris soudainement : cela n'avait rien à voir avec moi ou avec la lune, mais avec la relation entre moi et la lune. La lune était très loin, ainsi l'angle sous lequel je la voyait changeait très peu alors que je bougeais, et donc j'avais l'impression qu'elle était toujours avec moi, tandis que les arbres étaient très proches de moi, et ainsi l'angle sous lequel je les voyais allait de ce côté, et ainsi j'avais l'impression qu'ils allaient en arrière. Ainsi, j'avais l'impression, j'avais l'apparence que la lune me suivait. Mais ce n'était pas le cas. L'explication complète était claire pour moi aussitôt que je changeais des propriétés intrinsèques aux relations. Je pense que c'est quelque chose de très important pour la science. La science dans son ensemble, et spécialement la physique, a fait beaucoup de progrès quand il était clair que l'on devait penser en termes de relation plutôt que de propriétés intrinsèques.


La révolution de Copernic et Galilée

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Laissez-moi vous donner un autre exemple, qui ne concerne pas cette fois de mon enfance, ce qui est un petit peu trivial. Pensons à Copernic et à son astronomie. Vous savez qu'il y a eu un incroyable changement entre l'astronomie du temps ancien, l'astronomie de Ptolémée, qui était telle que le soleil tournait autour de la Terre, et que toutes les autres planètes tournaient autour de la Terre. Dans ce système, comment pouvez-vous comprendre le mouvement apparent de planètes dans le ciel étoilé ? Vous voyez ici le mouvement de Mars dans le ciel étoilé entre Avril 2007 et Août 2007, donc une année, en haut sur l'image. Et vous voyez la planète Mars, qui va en avant vers la gauche, puis allant en arrière vers la droite, et ensuite allant en avant de nouveau vers la gauche. Donc pour expliquer cet étrange phénomène de Mars allant apparemment parfois en avant, parfois en arrière, quelquefois en avant de nouveau, Ptolémée inventa une explication qui avait à voir avec le mouvement intrinsèque de Mars. Il attribua à Mars un mouvement intrinsèque qui était fait de deux cercles. Mars, selon lui, tournait premièrement autour de la Terre par un cercle, et dans ce grand cercle autour de la Terre, il y avait ce qu'il appelait un épicycle, c'est-à-dire un petit cercle qui tournait aussi alors que Mars tournait autour de la Terre. Ainsi, comme vous voyez sur l'image à gauche, il y avait des boucles, et ces boucles, quand elles sont vues dans le ciel étoilé, apparaissent de cette façon, avec ces étranges allées et venues en avant et en arrière. Donc, selon Ptolémée, c'était simple, vous pouviez l'expliquer par un cercle et un épicycle. Ok. Mais quand il étudia cela un petit peu plus profondément, il découvrit, afin d'expliquer les détails du mouvement apparent de Mars dans le ciel étoilé, qu'il devait non seulement ajouter un épicycle, mais une série d'épicycles qui n'avait aucune fin. Donc c'était un problème, c'était très artificiel : pourquoi dix, ou douze épicycles, plutôt que vingt ? Personne ne le savait.


Ensuite vint Copernic, au seizième siècle, beaucoup plus tard, peut-être après quinze siècles après. Et il dit : « Ok, supposons qu'en fait à la fois la Terre et Mars tournent autour du soleil. Et supposons aussi que la Terre tourne plus vite que Mars sur son orbite inférieure, et que Mars aille plus lentement sur son orbite supérieure. » Alors essayez d'imaginer ce que c'est qu'être un astronome sur la Terre et de regarder Mars, et vous verrez que puisque Mars va plus lentement alors que la Terre va plus vite, nous avons la sensation que Mars va en arrière, relativement à nous, et ainsi cela explique pourquoi Mars semble qu'elle va en arrière. Ce n'est pas parce qu'intrinsèquement elle va en arrière, mais parce que la relation entre nous et Mars est telle que nous la voyons comme si elle allait en arrière. Donc ici encore, c'est un pas très important : la science a fait un pas en avant considérable dès qu'elle a compris que certaines explications devaient être données en terme de relations plutôt qu'en termes de propriétés absolues.


Être en relation avec le monde : la généralisation quantique

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Maintenant, la mécanique quantique. Qu'est-ce que la mécanique quantique ? Je dirais que c'est une généralisation de cette idée. En physique classique, seulement certaines propriétés étaient supposées être relatives à l'observateur, seulement, disons, la vélocité et la position. Rien de plus. La masse était absolue, et d'autres étendues de corps étaient absolues, et ainsi de suite. Donc seulement deux types de propriétés étaient relatives à l'acte d'observation, tandis qu'en mécanique quantique, c'est général. Toute propriété, quelle qu'elle soit, est relative à un acte d'observation. Le spin est relatif à un acte d'observation, la vélocité, la position, les « couleurs » des particules, l' « étrangeté » des particules, tout est relatif à un acte d'observation. Nous disons que toutes les propriétés sont remplacées par des observables. Plus des propriétés, seulement des observables, c'est-à-dire des caractéristiques relationnelles. Revenons-en à la formidable citation de Richard Feynman, qui était cité par John. Il a dit : « Personne ne comprend la mécanique quantique. » Ok, et puisque c'était Feynman qui disait cela, c'était sérieux, parce qu'il était le meilleur des physiciens américains, probablement un des meilleurs physiciens du monde. Donc c'était sérieux, mais peut-être, peut-être qu'il avait tort, je suis désolé. Et peut-être que Bohr avait raison, parce que Bohr a dit : « C'est vrai que toutes ces choses semblent si étranges Mais peut-être, afin de les transformer en quelque chose de moins étrange, nous devons changer notre concept même de compréhension. » Et l'idée qui était derrière cela, l'idée de Bohr, était que nous devions changer notre idée de compréhension du monde en une idée de compréhension de notre relation avec le monde. Et c'était exactement ce que Niels Bohr a dit par la suite, quand il a dit : « Nous sommes à la fois spectateurs et acteurs dans le grand drame de l'existence. » Nous ne pouvons pas nous soustraire, nous ne pouvons pas décrire le monde comme il est en lui-même indépendamment de nous. Nous devons comprendre que nous sommes acteurs dans le drame du monde. Werner Heisenberg a dit aussi cela, il a dit : « La théorie quantique ne nous fournit pas une image de la nature, mais une image de notre relation avec la nature. » Dès que vous avez compris cela, et c'est assez facile après tout, beaucoup de choses en mécanique quantique qui n'était pas claires auparavant le deviennent. Avant cela, je voudrais faire une sorte de pause à ce point.


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Bien sûr, vous pouvez vous plaindre, vous pouvez dire : « Oh non, c'est une régression, la physique classique me promettait une image complète du monde, et maintenant la mécanique quantique n'est plus une telle image du monde, c'est une image de ma relation avec le monde, de notre relation collective avec le monde. Cela semble une régression, je veux plus. Je veux revenir au bon vieux temps de la mécanique classique. » Et beaucoup de physiciens sont comme cela, même Einstein était comme cela en fait. Il a dit : « Je n'aime pas la mécanique quantique, elle a tellement d'images étranges, je veux l'abandonner et trouver une meilleure théorie qui est en accord avec l'idéal classique. » Donc manifestement ce point de vue ne peut pas être abandonné facilement, parce que si même Einstein y tenait tant, alors c'est une chose sérieuse. Pourtant, si on accepte les points de vue de Bohr et de Heisenberg, et qu'on essaye de les approfondir, alors quelque chose peut changer complètement dans notre compréhension. Nous pouvons comprendre plus, nous pouvons rendre plus clairs beaucoup de paradoxes, soi-disant paradoxes, de la mécanique quantique, et c'est ce que je voudrais faire maintenant : vous montrer que si nous acceptons que toutes les caractéristiques qui sont traitées en mécanique quantique doivent en fait être comprises en termes de relations entre nous et le micro-environnement, alors beaucoup de paradoxes apparents deviennent moins paradoxaux.


Le chat de Schrödinger sans contradiction

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Premier exemple, le chat de Schrödinger. Je suis sûr que vous connaissez cela très bien. L'expérience de Schrödinger se déroule dans une boîte. Vous voyez en haut Schrödinger à gauche et Bohr à droite qui regardent l'expérience. Et l'expérience consiste en ceci : vous avez une boîte, et à l'intérieur de la boîte, vous avez un morceau de matériau matériel qui a la probabilité ½ de se désintégrer. Maintenant, avec l'étrange formalisme de la mécanique quantique, nous disons qu'il y a une superposition, qu'en fait l'état du morceau de matériau radioactif est en superposition entre être désintégré et ne pas être désintégré, juste comme ce que Arthur expliquait : superposition. Les deux choses sont là au même moment, de la même manière que les photons d'Arthur prenaient les deux chemins en même temps. Alors, si le morceau de matériau radioactif se désintègre, il y a un compteur qui détecte la désintégration, et soudainement il clique. Et quand il clique, il envoie le signal qu'il a cliqué à l'ordinateur, qui est au milieu, qui a ces deux yeux. Et l'ordinateur, qui est un robot, a un marteau, et s'il y a le signal que le matériau radioactif a cliqué, il tombe sur la bouteille et casse la bouteille. La bouteille contient du poison, et ainsi, si la bouteille est cassé, alors le chat meurt. Alors, un problème survient : le fameux problème du chat de Schrödinger. Donc le chat de Schrödinger est ici, et le problème est très sérieux parce que vous vous souvenez que nous avons dit que le matériau radioactif était en superposition, à moitié désintégré, à moitié non-désintégré. Ainsi, avec cette chaîne d'événements, le chat doit être à moitié mort et à moitié vivant, parce que si le matériau radioactif se désintègre, il est mort, et s'il ne se désintègre pas, il reste vivant. Donc apparemment, et selon la mécanique quantique, il devrait être à moitié mort et à moitié vivant, mais cela semble absurde, parce que quand vous ouvrez la boîte et regardez dans la boîte, ce n'est pas le cas, vous voyez soit un chat mort, soit un chat vivant. Donc il y a un paradoxe. Ce que vous pourriez accepter pour un atome, vous pouvez difficilement l'accepter pour un chat. Vous pourriez peut-être accepter qu'il était à moitié désintégré et à moitié non désintégré, mais comment pourriez-vous accepter que le chat est à moitié vivant et à moitié mort ? Il y a un problème, c'est le fameux paradoxe du chat de Schrödinger.


John Durant : Et peut-être devrions-nous ajouter qu'il n'y a aucune cruauté impliquée ici, parce que c'est une expérience de pensée.


Michel : Exactement. Merci John, oui, c'est parfaitement vrai, et je dois dire, je suis personnellement allé dans la maison de Schrödinger, à Alpbach et j'ai vu dans sa maison qu'il avait beaucoup de chats. Donc il adorait les chats.


Donc, maintenant, nous avons un paradoxe terrible, nous avons nos cheveux hérissés sur notre tête. Mais y a-t-il vraiment un problème ? Lisons les deux phrases ici : « Après la préparation de Schrödinger, le système atome + chat est dans un état de superposition », c'est-à-dire qu'il est à moitié vivant et à moitié mort. L'état du chat est à moitié vivant et à moitié mort. En revanche, il y a une autre phrase ici qui dit : « On trouve que le chat est soit dans l'état vivant soit dans l'état mort. » Cela semble être une contradiction : une phrase dit que le système est à moitié vivant et à moitié mort, l'autre dit que c'est soit l'un soit l'autre. Maintenant y a-t-il vraiment une contradiction ? Je voudrais faire remarquer que sans le mot « état », les deux phrases n'auraient aucune contradiction. Si vous compreniez cet étrange symbole comme une expression de l'information que nous avons à propos de l'état du chat, alors il n'y aurait pas de contradiction, parce que dans un cas, l'information que nous avons à propos du chat est incomplète, dans l'autre cas l'information que nous avons à propos du chat est plus complète, parce que nous avons ouvert la boîte et nous avons regardé à l'intérieur, et maintenant nous avons une information complète. Donc, l' « état quantique » n'exprime rien du chat mais exprime un état d'information qui a à voir avec la relation entre nous et le chat. De cette façon, vous comprenez parfaitement qu'il n'y a pas de contradiction, parce que la relation entre nous et le chat a changée quand nous avons ouvert la porte de la boîte, et vu à l'intérieur. Le point très difficile, le seul point difficile dans ce cas, est, comme Arthur a dit, que ce n'est pas seulement une question d'ignorance, il n'y a personne qui regarde en dehors avec une sorte de vision d'oiseau, qui dirait : « Oh, en réalité, le chat est mort, ou en réalité le chat est vivant. » Il n'y aucune possibilité de faire cela. Ce que nous avons n'est aucune propriété absolue sur quelque chose, mais seulement des relations entre nous et les choses. Donc seulement des relations.


Par exemple, quand je dis : « Il y a un verre. », et Jinpa dit : « Oui, il y a une verre. » Et Chris dit : « Ah, oui, il y a un verre. » Donc, il y a une verre, tout le monde est d'accord. C'est un agrément intersubjectif. Il n'y a pas besoin qu'il y ait quelque chose d'intrinsèque dans l'existence du verre. Nous avons seulement besoin d'être d'accord sur notre relation entre nous et le verre. Si nous sommes d'accord, parfait, nous avons une vérité intersubjective, nous avons une connaissance intersubjective. Tout le monde peut faire quelque chose et être d'accord que cela fonctionne. La physique est un outil incroyablement efficace pour avoir des effets que tout le monde peut observer, et sur quoi tout le monde peut être d'accord. Nous n'avons besoin d'aucun point de vue absolu, nous n'avons pas besoin de ce que en philosophie en Occident nous appelons « Le point de vue de Dieu. » C'est là l'important.


Ondes-corpuscules sans ontologie

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Deuxième clarification : la dualité ondes-particules sans ontologie, c'est-à-dire la dualité ondes-corpuscules sans penser que les propriétés ondulatoires et les propriétés corpusculaires soient intrinsèques aux micro-objets. « Ontologie » signifie la science de l'existence, ce qu'il y a, la nature des choses, mais ici nous ne parlons pas de la nature des micro-objets, mais des apparences, encore une fois. Laissez-moi revenir à l'histoire de cette dualité ondes-corpuscules.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Votre ligne de pensée semble être en accord avec l'approche bouddhiste. Par exemple, la définition même de ce qui constitue l'existence, qui est quelque chose qui est connaissable, et aussi ce qui constitue un objet d'existence, ou quelque chose qui peut être, quelque chose qui est connaissable. Mais pourtant, nous devons comprendre ce que cela ne signifie pas que si la personne qui regarde un verre regarde ensuite autre part, le verre n'existe plus. Nous devons aussi trouver une façon d'éviter ce genre de conséquences.


Michel : Bien sûr, oui, bien sûr. Je ne veux pas aller en arriver là, bien sûr, mais le problème est que, vous savez, les objets classiques se comportent de telle façon, d'une telle façon continuelle et prédictive, que nous avons, en effet, le droit de penser que quand nous sortons de la pièce, le verre est encore ici, nous avons le droit de faire cela, parce que nous savons qu'il se comporte d'une façon très régulière et prédictive, tandis que pour les micro-objets, ce n'est pas le cas. Ils ne se comportent pas d'une telle façon que nous pouvons dire que tout se passe comme si cela continuait même quand nous n'observons pas. Quelque chose de très différent se passe quand nous n'observons pas, par exemple, les effets de superposition surviennent, tandis que quand nous observons, la superposition s'effondre. Donc quelque chose est très différent entre observation et non-observation.


Maintenant, revenons-en à la dualité ondes-corpuscules. Vous savez que dans l'histoire de la mécanique quantique, la dualité onde-corpuscule a été découverte essentiellement par Einstein à propos des photons. Et quand Einstein a découvert cela, il était extrêmement perplexe, il a dit que c'était impossible, et que pourtant Dieu semblait avoir trouvé une astuce. Parce que c'est réel, c'est impossible et pourtant réel. Alors Dieu, qui fait tout, selon le judaïsme et le christianisme, doit avoir trouvé une astuce pour faire tenir ces deux choses très contradictoires ensemble : les ondes qui sont étendues, et les corpuscules, qui sont un point. Comment est-ce possible que ces deux choses tiennent ensemble? Comment est-ce possible qu'un micro-objet soit à la fois une onde et une corpuscule ? Ok. Mais est-ce vrai que les micro-objets sont intrinsèquement ondes et particules ? La prochain pas de la mécanique quantique montre que ce n'est pas le cas. En fait, si je devais dire quelque chose en résumé, je dirais qu'elles ne sont ni l'une ni l'autre. Ni ondes, ni corpuscules. Par exemple, regardez ces effets, en haut à gauche. Cela s'appelle l'effet de diffraction. C'est le type de figure qui est fait par un ensemble d'électrons qui passent par un petit trou, et vous voyez beaucoup de cercles, cela s'appelle le modèle de diffraction, qui est analogue à se que nous voyons en bas, qui est un modèle d'interférence. Quand nous voyons un modèle d'interférence comme ceci, ou un modèle de diffraction, nous disons : « Oh, il y a une onde », parce qu'habituellement, les ondes font cette sorte de modèle. Une onde donne diffraction et interférence. Mais est-ce vrai, inversement, que n'importe quelle figure, n'importe que modèle de diffractions et d'interférence signifie qu'il y a une onde ? Logiquement, ce n'est pas vrai. A implique B mais B n'implique pas A. Si A implique B, cela ne veut pas dire que B implique A. C'est à sens unique. Donc ce serait vrai que la diffraction et l'interférence prouvent l'existence d'ondes s'il n'y avait aucune explication alternative pour l'existence de diffractions et d'interférences que les ondes. Et ce n'est pas le cas. Il y a des explications alternatives. Il y a des physiciens qui ont trouvé des explications alternatives montrant comment vous pouvez avoir des modèles d'interférence ou des modèles de diffraction sans les ondes. Je ne peux pas vous le montrer, c'est un petit compliqué.


Maintenant, inversement, vous voyez des traces dans une chambre de Wilson. Donc nous passons à l'idée que les micro-objets sont de petits corps. Vous voyez des traces dans la chambre de Wilson ou dans la chambre à bulle, ou n'importe quel type d'instrument comme ceci. Vous voyez des traces, et ainsi vous avez l'impression qu'il y a ici des petits corps bougeant en avant et laissant des traces dans la chambre de Wilson. Maintenant, est-ce vrai que c'est une preuve qu'il y a des petits corps ? La réponse est non. Pourquoi ? Parce que ce serait une preuve de cela s'il n'y avait aucune autre explication possible de ces traces. Mais en fait, quelques scientifiques, spécialement Erwin Schrödinger, qui a écrit la célèbre équation de Schrödinger et qui a formulé le paradoxe du chat, a trouvé une telle explication alternative, sans corpuscules. Il peut expliquer les traces sans supposer de corpuscules. C'est merveilleux.


Donc cela signifie qu'aucune de ces preuves n'est une preuve que ce soient soit des ondes ou des particules. Ok. Donc, maintenant, si nous avons compris cela, cela signifie que nous sommes laissés avec aucune idée de ce qu'il y a là-bas, dans le micro-monde. Qu'y a-t-il ? Y a-t-il des particules, ou des ondes, ou rien de tout cela ? Nous ne savons pas. Maintenant, quand nous sommes complètement perplexes, nous devons revenir à ce que nous avons, à ce que nous savons. Que savons-nous ? Nous savons seulement une chose : il y a des phénomènes, il y a des taches sur l'écran, il y a des clics sur les compteurs, il y a des traces dans la chambre de Wilson, des choses comme ça. Juste cela, des phénomènes. Et là, de ces phénomènes, nous pouvons appliquer la raison. Nous pouvons utiliser l'inférence. Il y a plusieurs années, deux physiciens français, Jean-Louis Destouches et Paulette Destouches-Fevrier, en s'en tenant seulement aux phénomènes, et à rien à propos de ce qui est particules ou ondes ou quoi que ce soit, ont formulé ce théorème : « Une théorie s'appliquant à des phénomènes qui sont relatifs à des contextes de mesure prédit des distributions similaires à des ondes de ces phénomènes. » Donc c'est vraiment simple. Si vous acceptez que ces phénomènes peuvent seulement être relationnels, c'est-à-dire qu'ils expriment une relation entre nos appareils de mesure et le micro-monde, alors cela conduit automatiquement à la conséquence que les phénomènes sont distribués comme des ondes. Donc il y a des apparences d'ondes. Apparences d'ondes. C'est le point important. Donc maintenant nous avons l'idée très claire, qui avait déjà été formulée par Bohr, que ondes et corpuscules ne sont rien d'intrinsèquement existant, ou aucune propriété intrinsèque de micro-objets, mais qu'ils sont seulement relatifs à certains types de mesures que nous effectuons. Certains appareils de mesure engendreront des effets similaires à des ondes, et d'autres appareils de mesures engendreront des effets similaires à des particules.


Des particules sans existence intrinsèque

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Maintenant, continuons avec une autre clarification. Vous vous souvenez qu'Arthur a brillamment illustré l'idée que les particules quantiques sont indistinguables, et c'est étrange : comment est-ce possible pour des corps, des corps solides, qui peuvent pénétrer l'un dans l'autre, disparaître l'un dans l'autre, de soudainement réapparaître comme cela, comme s'ils avaient perdu leur identité ? Cela semble étrange, encore une fois, et vous sentez qu'il y a quelque chose d'étrange dans l'idée d'attribuer de telles propriétés à des corps solides. Maintenant, peut-être qu'il n'y a pas de corps solides, et c'est l'explication. Et Schrödinger avait exactement cette idée. Il a dit : « Les particules, dans l'ancien sens naïf, n'existent pas. » Et des physiciens modernes, comme Joos, le spécialiste de la décohérence, a dit exactement la même chose : « Les particules n'existent pas. » C'est l'explication de la difficulté de comprendre cet étrange comportement d'indistinguabilité. Mais est-ce vrai qu'elles n'existent pas dans l'absolu ? Peut-être qu'elles n'existent pas dans l'absolu, et qu'elles ont pourtant quelque mode d'existence parce que nous pouvons les détecter, il y a des compteurs, donc elles ont un mode d'existence, Ok ? Quel mode d'existence ont-elles si elles n'ont pas d'existence absolue ? Deux de mes professeur français ‒ j'ai eu deux professeurs dans mes études, Jean-Marc Lévy-Leblond et Bernard d'Espagnat et les deux sont arrivés à la même conclusion indépendamment ‒ disent : « Les particules ont le mode d'existence d'un arc-en-ciel. » Pas le mode d'existence de quelque chose de solide, mais d'un arc-en-ciel. Qu'est le mode d'existence de l'arc-en-ciel ? C'est un mode d'existence relationnel. Afin de produire un arc-en-ciel, vous avez besoin de trois choses : vous avez besoin du soleil, vous avez besoin de gouttes d'eau, et vous avez besoin d'un observateur : s'il n'y a pas d'observateur, il n'y a pas d'arc-en-ciel. Il y a des photons partout, peut-être, mais pas ce merveilleux cercle, s'il n'y a pas d'observateur ou pas de machine photographique, pas de caméra. Vous avez besoin d'une caméra ou vous avez besoin d'un observateur afin d'avoir un arc-en-ciel. Vous avez besoin de la relation entre trois choses. Donc les particules sont pareilles, et il y a une illustration de cela, une merveilleuse illustration expérimentale appelée « le cas de particules Rindler. » Supposons qu'il y a une boîte dans laquelle vous avez enlevé l'air et que vous y mettiez un compteur. Elle est vide de tout : elle est vide d'air, elle est vide de photons, elle est vide de tout, c'est dans le noir. Rien. Et le détecteur dans la boîte confirme cela, il dit : « Je ne détecte rien. Pas de clic. Rien. » Ok, donc c'est un phénomène, l'absence de clic. Maintenant, vous accélérez le détecteur, et soudainement, il clique beaucoup. Soudainement, il a détecté quelque chose dans ce qu'on pensait être le vide. Whoaaahh ! Cela signifie t-il que ce n'était pas le vide parfait ? Cela signifie, en fait, que ce vide apparent était une potentialité de détection relative à un certain état du détecteur. Donc ce n'est pas vrai qu'il n'y a rien ; il est vrai qu'il y a une potentialité de détection relative à un certain détecteur. Cela s'appelle le vide quantique. Mais ici encore, on ne devrait pas penser en termes de quelque chose existant dans l'absolu. On devrait penser à la possibilité de le relier à quelque chose d'autre, parce que si rien n'arrive, vous devez avoir quelque relation, vous devez avoir quelque « apparition en dépendance. »


Indéterminisme

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Je pense que j'ai aussi quelque chose à clarifier pour vous, parce que je sais que vous avez été intrigué par cette idée d'indéterminisme quantique, l'idée que les événements n'ont pas de cause. Est-il vrai que les événements en mécanique quantique n'ont pas de cause ? Premièrement il faut comprendre comment cette idée qu'il n'y a pas de cause est apparue dans l'histoire. Elle est apparue par cette expérience : vous avez un électron qui est envoyé par une sorte de fusil à électrons, et vous avez une ampoule, et vous voulez connaître la position de l'électron, et afin de connaître la position de l'électron, vous devez y envoyer un photon. Quand le photon heurte l'électron, vous l'attrapez dans un microscope, et alors vous connaissez la position du photon, et par inférence, vous savez quelle est la position de l'électron. Ok. Maintenant, tout le monde sait aussi que quand vous faites cela, c'est-à-dire quand vous envoyez un photon dans un électron, il le heurte et perturbe sa trajectoire. Ainsi, vous vouliez tout savoir sur la trajectoire de l'électron, mais vous l'avez perturbé et ainsi le prochain photon attrapera l'électron à un endroit complètement imprévisible. Vous ne savez pas où parce que le premier photon l'a heurté et mis quelque part où vous ne savez pas. Donc il y a perturbation, et ainsi vous ne pouvez pas reconstituer la trajectoire de l'électron point après point. Maintenant, le problème, le problème délicat est que cette perturbation est incontrôlable. Il n'y a aucune façon de reconstituer la trajectoire, même par calcul ‒ ce que l'on peut faire en mécanique classique.


Il y a maintenant deux conséquences possibles de ceci : la deuxième, je commence avec la deuxième parce que elle est plus relevante, est l'absence de causalité. Comment Heisenberg en est-il venu à l'idée que la causalité n'était plus applicable à la mécanique quantique ? Il a dit : « La causalité est la capacité de déduire la position d'une particule quand vous connaissez la position de cette même particule un instant avant. » Alors, la position de la particule un instant avant est la cause de la position de la particule un instant après. Maintenant, si vous ne savez pas la position de la particule un instant avant, à cause de ce problème de perturbation, alors vous avez des problèmes, parce que cela signifie que vous ne pouvez pas appliquer le principe de causalité par manque de connaissance de ce qui est présent au début. Donc ce n'est pas qu'il n'y a pas de causalité, mais que vous ne pouvez pas appliquer le principe de causalité en raison du manque de connaissance au début. C'est ce qu'a dit Heisenberg, donc ceci est un premier point, qui est très important je pense, ce n'est pas que vous devez rejeter complètement l'idée que les événements ont des causes, mais seulement l'idée que vous pouvez appliquer le principe de causalité dans le but de prédire.


Maintenant, le deuxième point a été fait par Bohr, le deuxième point qui est en fait le premier point sur mon transparent : l'indivisibilité des phénomènes quantiques. Que cela signifie-t-il ? Cela signifie la chose suivante : quand vous observez un électron avec un photon, le photon heurte l'électron. Vous essayez d'imaginer que l'électron a une trajectoire mais que le photon l'a perturbée. Le photon a perturbé la trajectoire. Bohr a dit que nous n'avons aucune façon de savoir que l'électron a une trajectoire entre deux observations. Aucune façon. Peut-être en a t-il une, peut-être qu'il n'en a pas. Nous connaissons seulement les phénomènes. Nous attrapons des photons dans nos microscopes, et disons : « Ah, voici où l'électron était. » Mais que fait-il entre deux observations ? Personne ne le sait. Et peut-être n'y a-t-il aucun sens a poser la question. Ceci est l'idée de Bohr. Et ainsi, au lieu de dire que le photon a perturbé un électron, nous devrions dire qu'il est impossible de démêler l'objet de l'acte d'observation, et ainsi, a t-il dit, l'acte d'observation est un tout, un tout indivisible. Une relation qui ne peut pas être dissociée en deux parties : la partie de propriétés intrinsèques de l'objet, et la partie des propriétés intrinsèques des appareils. Un unique ensemble qui est une relation, une apparition en dépendance de phénomènes, d'une interaction.


Causalité relative

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Ainsi, j'en viens à ma conclusion. Je passe Karl Popper parce que c'est un petit peu compliqué. Mais il y a un théorème ici, un nouveau théorème, qui montre que quand une théorie s'applique à des phénomènes qui sont relatifs à des contextes expérimentaux, alors l'indéterminisme survient. Que cela signifie-t-il ? Cela signifie-t-il, encore une fois, qu'il n'y a pas de cause ? Non, cela signifie qu'ils n'ont pas de cause intrinsèque absolue. Ainsi que Grete Hermann, le philosophe allemand, qui était un ami de Werner Heisenberg, a dit : « En micro-physique, les causes sont relatives à l'observation cet événement même. » Donc il n'est pas vrai qu'il n'y a pas de causes. En fait, il n'y a seulement aucune cause absolue, aucune cause intrinsèquement existante, mais il y a des causes qui sont relatives à l'acte même d'observation des phénomènes. Donc les phénomènes ne sont pas sans cause. Il sont causés par l'ensemble des facteurs qui impliquent les appareils de mesure qui détectent les phénomènes. Ceci est ma conclusion.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Merveilleux. Cela s'accorde beaucoup avec la compréhension des philosophes bouddhistes, avec la philosophie du milieu Madhyamaka. Quand nous cherchons, par exemple, une réalité objective extérieure, qui est un phénomène partagé, vous savez, observé intersubjectivement, si nous essayons de chercher une essence en vertu de laquelle elle existe, alors nous rencontrons ces problèmes. Les existences au niveau ultime peuvent seulement être comprises en termes de ces sortes de relations, et dans le langage Madhyamaka, nous disons que l'existence des choses peut seulement être comprise en relation avec notre imputation conceptuelle, et les désignations. Et au-delà de ceci, parler d'existence indépendante n'a aucune signification, mais ceci dit, nous devons aussi éviter la conséquence extrême que, vous savez, si vous ne regardez pas, alors la chose n'existe pas.


Arthur Zajonc : Oui, je pense, Votre Sainteté, que c'est le point que nous sommes soucieux de faire : que l'un des dangers, je pense, en physique, est que les gens croient qu'il y a un univers matériel qui exclut toute possibilité, disons, spirituelle. Que le travail que vous faites ici n'a aucune base et réalité ou fait, et que la physique, ou la science, en quelque sorte, rend impossible d'avoir une position philosophique consistante qui permettrait une philosophie spirituelle. Mais la physique et les sciences, du moins Michel et moi croyons cela, sont bien plus ouvertes, parce que la réalité avec laquelle nous travaillons dans la science consiste en phénomènes, et ces phénomènes sont toujours en relation avec un observateur, quelqu'un qui en ait une cognition, faisant certaines désignations conceptuelles, et ainsi de suite. Et c'est vrai même pour les calculs les plus détaillés de physique, et comme Michel et moi le comprenons, cela signifie qu'il y a une ouverture, au moins, à la poursuite d'une philosophie spirituelle. Donc le danger qui est perçu quelquefois par ceux qui ne connaissent par les intrications, les intimités de la physique est que la physique doit conduire au matérialisme, et le matérialisme rejette les traditions spirituelles. Mais la science en elle-même, je sens, comme la plupart de nous sentent, même la physique, qui est la science la plus naturelle de toutes, ne conduit pas à cette conclusion, et c'est la raison pour laquelle ces arguments sont tellement importants pour Michel et moi-même : c'est que l'on montre que la physique est une ontologie relationnelle, on pourrait dire, que ce qui est réel est réel en raison d'une certaine relation, et que quand on cherche un absolu, alors il disparaît. Mais parlant relativement, nous habitons un monde, nous fonctionnons dans ce monde, nous pouvons faire de la science dans ce monde, nous pouvons faire des théories, nous pouvons faire des expériences, nous pouvons avoir des connaissances et ainsi de suite, mais nous devons faire attention à ne pas projeter ce qui est vrai dans ce contexte en un absolu.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : C'est très vrai, l'importance de pouvoir penser avec cette ontologie relationnelle, l'existence des choses en termes de leurs relations. Si vous regardez la vue bouddhiste et la présentation bouddhiste, si vous regardez, par exemple, la présentation des quatre nobles vérités, alors pour les deux dernières vérités, le chemin et la cessation, on peut se référer à elles comme appartenant plus au domaine spirituel. Si vous prenez la notion des deux vérités, la vérité conventionnelle et la vérité ultime dans la présentation bouddhiste, alors à certains égards elles sont vraiment laïques, vous savez, il n'y a pas vraiment d'essence spirituelle ou de pratique spirituelle, seulement une investigation de la réalité. Le bouddhisme est la compréhension de la réalité, par notre pratique comme une contre-force de notre distorsion des images. Donc généralement, par elle-même, je sens, cela n'a rien à voir avec le monde de la spiritualité, et ceci est ma vue, je ne sais pas. Merveilleux !


Traduit de l'anglais par Pháp Thân, avec l'aimable autorisation de Michel Bitbol et du Mind and Life Institute, tous droits réservés à Michel Bitbol et Mind & Life Institute.