La persepective bouddhiste de la conscience
Matthieu Ricard

Mind And Life XXVI – Esprit, cerveau et matière

Monastère Drepung, à Mundgod, en Inde

20 Janvier 2013 - Matin du quatrième jour


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De temps en temps, à 'Mind and Life', il arrive que j'aie l'étrange tâche de parler de la position bouddhiste en face de Sa Sainteté. Bien sûr, je ne m'adresse pas à Sa Sainteté, comme pour passer un examen. Mais aujourd'hui, c'est encore pire, parce que je passe un examen en face de dix milliers de personnes très érudites, donc cela semble très étrange. Mais tout de même, je vais faire de mon mieux de ne pas être une disgrâce pour les enseignements bouddhistes.


Le contexte de la position bouddhiste

Donc, premièrement, je voudrais rappeler ce que Sa Sainteté a mentionné en de nombreuses occasions : le contexte de la position bouddhiste. Le Bouddha, par investigation, et par de nombreuses vies, vint à affiner sa compréhension. Il essaya d'investiguer la nature de la réalité, la nature de l'esprit, la nature de l'expérience. Donc à un certain point, il est dit que le Bouddha Shakyamuni trouva tous les aspects de la confusion mentale, de la nature de la réalité, il combla complètement le fossé entre la façon dont les choses apparaissent et la façon dont les choses sont. Donc une cognition valide de la réalité, de la conscience. C'est ce que nous appelons 'éveil'. Et à ce moment, bien sûr le Bouddha commença par dire que la vision, ou la vérité, qu'il avait trouvée était si profonde, qu'il était presque impossible de l'exprimer par des mots. Donc, il pensa : « Comment cela pourrait-il être communiqué ? » Et finalement, par circonstances, le Bouddha parla. Et maintenant, ses enseignements ne sont pas : « Voici la vérité : c'est à prendre ou à laisser. » Ils sont plutôt comme une carte routière : « Voici ce que j'ai trouvé. Je vous montre le chemin, libre à vous de voyager, et ceci est la carte routière. Si vous suivez ces pas, alors vous pouvez vérifier, pas après pas, la sorte de compréhension que j'ai atteinte. » Ainsi, ce n'est pas une sorte de vérité que nous devons croire aveuglément, que nous ne pouvons jamais atteindre mais que nous devons croire. Et non seulement ça, mais au cours du voyage avec cette carte, il répéta souvent : « Vous devez vérifier par vous-même », et il donna un exemple : en examinant un morceau d'or, vous ne prenez pas pour acquis que c'est de l'or, vous le frottez, le faites fondre, le coupez, et si cela a toutes les caractéristiques de l'or, alors oui, on convient que c'est de l'or. Donc ceci est le processus de l'investigation bouddhiste. Mais bien sûr, maintenant, nous n'avons pas la pleine capacité directe de voir les choses dont la façon le Bouddha les voit par sa sagesse. C'est possible, nous avons tendance à avoir confiance que son expérience est valide, nous avons un chemin pour y parvenir, mais nous ne pouvons pas exactement voir les choses de la même façon.


Aujourd'hui je voudrais essayer d'approcher la notion de la conscience par trois perspectives. La première partie concernera la vue bouddhiste de la conscience, d'une perspective logique ou philosophique, selon les enseignements du Bouddha. Et la deuxième partie sera plus expérimentale, elle consistera à apporter la première personne à son point ultime, l'expérience. Et la troisième partie examinera quels faits pourraient être ouverts à investigation pour apporter des preuves que la conscience est cent pour cent liée au cerveau ou non. Autrement dit, examiner quelles sont les sortes de phénomènes qui, s'ils sont vrais, ne pourraient pas être expliqués par cette vue que la conscience n'est rien d'autre qu'un cerveau incarné dans un corps, et un corps incarné dans le monde. Donc, comme vous l'avez mentionné, Votre Sainteté, il y a trois méthodes différentes : une est la reconnaissance directe de la réalité, par nos sens ; la deuxième est l'inférence ; et la troisième, dans les enseignements bouddhistes, est de baser nos assomptions sur le témoignage valide de quelqu'un en qui nous avons confiance, quelqu'un de fiable, qui dit la vérité; à moins qu''il soit prouvé que ce qu'il dit est faux, alors nous devons, pour l'instant, baser nos assomptions sur cela.


La perspective bouddhiste de la conscience

Dans la perspective bouddhiste, je pense à la fois pour la conscience et pour le monde phénoménal, en comparaison à d'autres traditions, il y a toujours cette idée : « D'où vient cette chose ? Comment a-t-elle commencée ? » Alors nous sommes prêts à dire : « Et bien, il y a 13,7 milliards d'année, il y avait le Big-bang. » Mais cela doit bien commencer quelque part, cela ne peut pas juste être là. Mais même les logiciens et philosophes occidentaux disent qu'il n'y a pas vraiment de faille dans la notion de non-début ; il y a seulement une très grande difficulté pour l'imagination, nous ne pouvons pas imaginer cela. Et d'un autre côté, l'idée d'une cause première, qu'il n'y avait rien et que par quelque chose, rien devint quelque chose, est un énorme problème. Comme nous le savons, la philosophie bouddhiste a examiné cela sous toutes les coutures et a avancé de nombreux et nombreux arguments, dont je ne vais pas parler ici, mais essentiellement, en résumé, dans le bodhisattvacharyavatara, il est dit : « Des millions de causes ne peuvent pas amener à l'existence quelque chose qui n'existe pas du tout. » Et de la même façon, des millions de phénomènes ne peuvent pas faire devenir rien un phénomène qui apparaît. Il peut se transformer, il peut faire toutes sortes de choses, mais c'est juste le même problème que venir de rien et aller à rien. Donc, maintenant, en bref, nous acceptons que d'une certaine façon, en termes de monde matériel, si nous allons en bas, en bas, en bas, nous pouvons en venir aux particules, nous pouvons en venir au vide quantique, nous pouvons en venir aux quarks, nous pouvons en venir aux supercordes, mais dans tous les cas, à un certain point, c'est là. En tibétain nous l'appelons shunyé, c'est la nature des choses. Il y a des phénomènes. Et il y avait un célèbre philosophe nommé Leibniz, qui a dit : « Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ? » À moins que nous parlions de Dieu ou quelque chose comme ça, nous devons juste dire : « Et bien, les phénomènes sont là. » Donc, dans le bouddhisme, nous disons que puisque tout vient d'une cause précédente, il ne peut pas y avoir un vrai début. Mais cela ne s'arrête pas là, parce qu'habituellement, quand nous disons : « Comment cela a t-il commencé ? », nous croyons : « Comment ce monde phénoménal solide, existant vraiment, existe-t-il ? » Mais dans le bouddhisme nous n'avons pas ce problème, parce que quand nous investiguons complètement ces phénomènes, nous en venons à la conclusion : Oui, ils arrivent. Mais c'est tout ce que nous pouvons dire ; ils sont dépourvus d'existence autonome, intrinsèque, solide, ils n'existent pas par eux-même. Donc déjà, nous ne commençons pas avec l'idée : « Ici est l'univers solide ; comment la conscience vient-elle de cela ? » Nous commençons avec l'idée : « Les phénomènes surviennent et sont dépourvus d'existence intrinsèque. »


Et il y a ce que nous appelons le dualisme. Par exemple, Descartes était le dualiste ultime : « Il y a ce monde solide, et il y a quelque sorte de conscience immatérielle indéfinissable qui est tellement complètement différente. Comment les deux peuvent se relier entre eux ? » Il eut certainement beaucoup d'idées, mais certainement pas de bonnes, alors ceci est irréconciliable. Et il y a la façon de réduire cette dualité, il dit : « Et bien, il y a seulement la matière solide et la conscience est une propriété spéciale de la matière. » Comme Sa Sainteté l'a mentionné, les Sharakas ont eu la même idée, ils disent : « La conscience provient de la matière juste comme la fermentation fait de l'alcool à partir du riz », ou quelque chose comme ça. Donc une propriété de la matière. Donc le bouddhisme a aussi souvent été accusé d'être dualiste. Un univers solide et une matière immatérielle. Mais en vérité nous n'avons pas ce problème, parce qu'en fait, au lieu qu'il y ait seulement la matière, il y a en fait deux phénomènes, phénomènes qui, pour le moment, comme les iPhone, ne semblent pas être tellement conscients, et les êtres, les êtres sensibles. Mais il n'y a pas de telle forte séparation, parce qu'ultimement, si vous allez profondément dans l'analyse, les deux sont dépourvus d'existence intrinsèque ultime. Et il y a des écoles bouddhistes, comme les Cittamātta, qui disent : « Il n'y a rien d'autre que la conscience, mais ultimement, cette lumineuse, conscience non-duelle, est existante. » Et alors le Madyamika est venu, et a dit : « Même cela est dénué d'existence intrinsèque. » Donc nous avons finalement deux sortes de phénomènes : ceux qui ne semblent pas être capables de se connaître eux-mêmes, et les êtres sensibles. C'est pourquoi nous appelons l'esprit lumineux, parce qu'il est lumineux comme une lampe torche : je peux voir les phénomènes extérieurs, je peux voir mes propres phénomènes. Ce verre semble être assez sombre en terme de cognition, il semble être proche de zéro, mais qui sait ? Alors, il y a différents qualia, mais aucun n'a d'existence intrinsèque. Et maintenant le bouddhisme dit : « Et bien, tout marche avec la loi de la cause et effet. » Ces choses ne viennent pas de rien : si vous plantez un grain de riz, cela ne va pas donner de l'herbe, aucun éléphant ne va apparaître au milieu du ciel. Donc les choses ne viennent pas sans cause, et s'il y a des causes, elles ne viennent pas complètement au hasard. Il y a une communauté de nature entre les causes et leurs effets. Et bien sûr, dans le long cours des événements, les choses se transforment lentement, deviennent de plus en plus complexes, mais si vous voyez deux instants consécutifs, un après l'autre, nous disons de l'instant de conscience immédiatement précédent que, logiquement, il devrait avoir la même nature. Il n'y a pas quelque chose de totalement inanimé, et soudainement, cette sorte d'étincelle s'anime et devient consciente. Donc c'est pourquoi nous avons cette idée d'un continuum, pas seulement comme des instants linéaires multiples, mais comme une sorte de structure d'ensemble. Mais cela n'implique pas, d'une perspective bouddhiste, une essence, un soi séparé, mais un continuum dynamique, un continuum d'expérience, dont nous pouvons juste donner un nom, d'une personne, ou d'une conscience. Ainsi, c'est seulement une structure d'expérience continue qui se poursuit. Et en prenant l'exemple du monde phénoménal, nous avons cette idée qu'il ne peut pas avoir une cause première venant simplement de rien du tout, il a une cause précédente. C'est la même notion de non-début et il ne peut pas s'arrêter.


Et en terme de conscience, comme Sa Sainteté l'a mentionné, nous devons voir, distinguer, différents niveaux : nous disons grossiers, subtils et plus subtils. Ce sont seulement des noms, et ce ne sont pas trois niveaux différents de courants de conscience, seulement différents aspects de plus essentiels, et disons, superficiels. Donc ce que nous appelons l'aspect grossier de la conscience, c'est le mouvement des pensées, des souvenirs, des émotions, de l'imagination, ce que nous faisons quand nous percevons quelque chose. Nous savons que nous pouvons corréler très précisément l'activité du cerveau, et si nous cognons quelqu'un sur la tête, il est assommé pendant un certain temps. Et il y a l'idée que ce continuum a une sorte d'histoire, comme une rivière. Par exemple, la rivière Gange n'est pas une d'entité, le Gange n'a pas une petite tête qui sort de l'eau et qui dit : « Je suis le Gange », mais il y a un continuum, qui n'est pas le même que le Mississippi ou quelque autre rivière. Alors nous pouvons lui donner un nom et il a une sorte d'histoire qui est différente d'une autre. Donc c'est l'histoire de la personne ou du continuum. Donc c'est une idée plus subtile. Et ensuite, il y a la très très basique, fondamentale qualité que nous appelons lumineuse, qui se distingue de quelque chose, qui est comme une faculté cognitive zéro. Elle se trouve sous tous les autres niveaux possibles. Sans cela, il n'y aurait aucun souvenir, il n'y aurait aucune pensée discursive, il n'y aurait aucune perception de l'extérieur, perception de l'intérieur, rien. Donc, de la même façon que vous pouvez faire disparaître la conscience grossière, il n'y a rien à faire disparaître à ce niveau primordial, parce que c'est un phénomène primaire, c'est comme faire disparaître le monde phénoménal, vous ne pouvez pas faire cela. Donc il y a cette idée ce non-début et non-fin de ce continuum. Donc ceci est essentiellement, je pense, si je ne trompe pas, le fondamental de l'approche bouddhiste. Ni le monde, ni la conscience ne sont dotés d'existence intrinsèque. Ils ne peuvent pas avoir, ils n'ont pas de vrai début. Relativement, ils sont sans début, et ils peuvent être sans fin. Donc je pense que d'une façon très simple, sauf si je me trompe, ceci est la position du bouddhisme.


Introspection du phénomène de la conscience

Maintenant, la seconde partie est plus expérimentale. Nous avons vu avec la physique quantique, qu'il est difficile, pour l'esprit ordinaire, de penser qu'il ne puisse y avoir aucune existence intrinsèque. Nous ne nous sentons pas à l'aise. Certains philosophes disent : « Et bien, quand je donne un coup de pied à une rocher, je sens de la douleur. Dites-moi que ces choses n'existent pas, c'est un non-sens. » Donc cette idée que nous pouvons expliquer le monde entier de particules sans penser à des particules, comme avec le vide quantique, et d'une façon qui est dénuée d'existence intrinsèque, est troublante, n'est-ce-pas ? C'est parce que nous sommes habitués à la réalité. C'est souvent le cas que même les physiciens, comme Michel (Bitbol) le dit souvent, parlent de physique quantique mais quelquefois reviennent à la physique classique ; ils vont et viennent, parce que c'est plus rassurant. Ils veulent être réalistes à la fin. « Quand même, cela doit exister quelque part, dans une vraie forme solide. » Donc maintenant, je voudrais, de la même façon que si vous faisiez de la pure physique quantique, faire une pure introspection du phénomène de la conscience. Alors oui, nous avons la troisième personne, je dors, ou je rêve, ou je pense à quelque chose, je vois du rouge, vous pouvez vraiment croire que dans un certain nombre d'années, nous serons capables de localiser tous les phénomènes, vous savez, tout dans les neurones. C'est O.K, pas de problème. Mais, maintenant, ne sautons pas de vous me regardant quand je vais de plus en plus profondément, mais expérimentons simplement, parce qu'après tout, sans expérience, pourquoi devrions nous parler de conscience ? C'est un non-sens. Nous pourrions tout faire comme des robots, et si nous en sommes à peine distinguables, alors pourquoi avons nous besoin de la conscience ? Peut-être que dans une centaine d'années nous aurons aussi des robots qui feront la plupart des choses. Ils nettoient déjà les chambres, et tout ce genre de choses, c'est en route.


La conscience est quelque chose de spécial comme expérience consciente. Explorons cela de cette perspective. Je me regarde, dans mon esprit. Donc premièrement je vois des pensées, je vois des sortes de mémoires venir, mais derrière ce rideau de mouvement de pensées, il y a aussi une sorte de faculté basique de connaître. Sans cela, alors il n'y a rien que l'on pourrait comprendre. Donc, si l'on va de plus en plus profondément avec la pratique contemplative, et bien sûr, même sans parler du Bouddha Shakyamuni, d'authentiques pratiquants au fil des siècles ont regardé dans leur esprit, il y a des moments où les pensées ne bougent pas tellement, vous savez, comme un ciel où il n'y a pas d'oiseaux qui passent, et pas de nuages, il y a l'espace là. Donc cette pure conscience (consciousness) est là, nous pouvons expérimenter cela. Et des pratiquants très accomplis décrivent, bien sûr, je ne peux pas le dire pour moi, mais ils décrivent cette sorte de pure conscience (awareness), libre de concepts, qui est non duelle, mais qui n'est en même temps pas comme, disons, muette. C'est le plus vif de tous les états que l'on puisse imaginer, en fait bien moins confus qu'être perdu dans les pensées. C'est en fait la conscience la plus pure, vive, claire. Et il y a des mots dans les enseignements qui essaient de décrire cette sorte de clarté et présence de cette pure conscience. Donc ce que nous atteignons vraiment est une pure expérience. Juste comme Leibniz était perplexe : « Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ? », c'est juste là. Je ne peux pas dire pourquoi c'est là plutôt que pas là, mais c'est là. Et cela, personne ne peut le dénier. O.K ? Donc, dans le monde phénoménal, nous disons que c'est un phénomène primaire, l'équivalent de shunye en tibétain. C'est là. Et maintenant, nous pouvons expliquer pourquoi il devient plus complexe, mais pas pourquoi il est là plutôt que non, c'est juste là. En termes bouddhistes, c'est là, bien que dépourvu d'existence intrinsèque. Ainsi pour la conscience, nous avons aussi, avec la même méthode, fait l'expérience et nous disons que c'est là. Et ainsi, je dois accepter, au moins à partir de mon expérience, puisque j'ai été honnête en procédant avec la même ligne d'investigation, que c'est là.


Et maintenant, en ce qui concerne les phénomènes mesurables : Galilée a mentionné que le propos de la science est de mesurer ce qui peut être mesurable, et rendre mesurable ce qui ne l'est pas. C'est une assomption très forte. Parce qu'il y a deux possibilités : ou alors quelque chose ne peut pas être mesuré : cela pourrait être, pourquoi pas ? Alors cela est exclu du domaine de l'investigation. Ou deuxième possibilité, il peut être mesuré, mais d'une façon différente. Donc le phénomène esprit peut être mesuré avec un télescope esprit, qui est l'introspection. Donc, vous savez, rendre mesurable ce qui n'est pas mesurable est mon expérience. Donc si j'expérimente une pure conscience, c'est une sorte de mesure de pure conscience en comparaison avec la prolifération des pensées. Donc de nouveau, qu'est-ce que la mesure, qu'est-ce que l'investigation, qu'est-ce que la cognition valide ? La science est à propos de combler le fossé entre la façon dont les choses sont et la façon dont les choses apparaissent. Donc je pourrais avoir un mode d'investigation qui est d'une manière mentale, et après tout, regarder l'esprit avec l'esprit ne semble pas si étrange, cela semble assez naturel. Au début du livre de Christof (Koch), il est dit, 'Sans l'esprit, sans conscience, il n'y a rien'. Et j'aime beaucoup cela, parce que oui, c'est vrai. Même pour parler de conscience, ou parler de cette existence, nous avons besoin de la conscience en premier, cela vient avant tout les autres choses que nous pourrions faire. En fait, cela serait très étrange que quelque chose qui n'existe pas essaie de prouver sa propre existence. C'est une sorte de logique très bizarre. Nous ne pouvons pas aller hors de la conscience pour l'examiner de l'extérieur. Même dans les mathématiques, il y a des sortes de théories où quelquefois vous ne pouvez pas expliquer le système entier a moins que vous en sortiez. Donc ici vous ne pouvez pas sortir de la conscience pour expliquer la conscience, vous êtes toujours dans la conscience. Donc d'une certaine façon, c'est un phénomène très primaire. Dans la culture occidentale, il y a toujours l'idée, vous savez, surtout dans la tradition judéo-chrétienne, que premièrement le Créateur a créé le monde matériel, et qu'ensuite il y a apporté la vie, seulement pour les êtres humains, donc, vous savez, les pauvres animaux étaient laissés sans ça. Et un de mes amis a expliqué que ce n'est pas un cheval qui a écrit la bible, et qu'ainsi les animaux n'ont pas de conscience et ainsi de suite. Mais en résumé, la matière vient en premier, et à partir de cela, on donne la vie. Mais dans le bouddhisme on n'a pas tellement ce problème, parce que les deux apparaissent, et les deux sont dépourvus d'existence intrinsèque, c'est pourquoi nous parlons d'interdépendance. Il y a le système physique, il y a le système mental, ils sont tous deux dépendants l'un de l'autre, mais nous ne pouvons pas dire qu'un a prééminence : si on enlève complètement un, l'autre peut-être disparaît, et de même si on l'enlève l'autre. Donc de toutes façons, cette co-émergence, co-existence, apparition en dépendance mutuelle, permet ces deux continuums. Donc je pense qu'essentiellement c'est la position philosophique du bouddhisme, ainsi que cette notion d'honnête introspection en suivant une ligne d'investigation qui est la pure expérience.


Phénomènes à investiguer

Maintenant pour conclure, le troisième terme. Parce qu'il serait très difficile d'avoir une décision finale claire, seulement basée sur des idées, les expérimentateurs demandent des expériences. Ainsi je pense qu'il est intéressant de considérer quels genres de faits pourraient, s'ils sont vrais, être tels qu'il n'y aurait aucune façon dont nous pourrions les expliquer avec seulement cette idée que la conscience se confine au cerveau.


Un de ces faits est : s'il est vrai que les personnes peuvent se souvenir de leurs vies passées, et que nous ayons un élément de certitude qui soit au-delà de doute, vous savez, que ce n'est pas fabriqué, que ce qu'il disent n'est pas trop vague, comme : « Je suis né près d'une belle montagne, et il y avait une maison » ou quelque chose comme ça, et vous y allez, et il y a une montagne et une maison. Bon, et alors ? Mais si c'est tellement précis, et que vous pouvez montrer qu'il n'y avait aucun moyen par lequel cette personne aurait pu avoir accès à ces informations, et que cela se révèle être correct, alors si c'est vrai, comme a dit un de nos amis : « Nous avons un problème. » Donc c'est une ligne d'investigation. Pourquoi ? Parce que, dans la tradition tibétaine bouddhiste, ces comptes rendus sont innombrables. Il y avait un anthropologiste occidental, nommé Ian Stevenson, qui vivait en Virginie, qui n'était pas croyant, il n'était pas bouddhiste, il n'était pas chrétien, il était juste intéressé, parce qu'il avait entendu parler de cela, non seulement dans le monde bouddhiste, mais dans beaucoup d'endroits du monde. Alors il pensa : « Et bien, c'est au moins aussi intéressant que beaucoup d'autres sujets. » Donc au cours de nombreuses années, il a réuni six-cents témoignages, du Brésil, de l'Inde, de partout. Il y avait des cas célèbres en Inde, comme celui de cette fille nommée Shanti Devi, dont même Gandhi était intéressé. Et il fit une liste très détaillée de ce que les enfants dirent, et a commencé à se demander comment il pourrait vérifier cela, s'il y avait un moyen par lequel l'enfant aurait pu le savoir, ou si cela aurait pu être un pur hasard, et ainsi de suite. Beaucoup de ces six-cents cas ont été écartés, car ils étaient trop imprécis, ou c'était de la pure imagination, donc ils ne résistaient pas à l'analyse. À la fin il y eut un volumineux fichier scientifique. Il a aussi écrit un livre pour le public nommé 'Vingt cas suggérant le phénomène de réincarnation'. L'idée de la science est d'analyser les faits avec les détails, et essayer d'avoir l'explication la plus simple. Nous ne voulons pas apporter une explication qui n'est pas nécessaire même si nous l'aimons, apporter, je ne sais pas, un Créateur ou quelque chose. Donc il a dit : « Et bien, dans ces vingt cas, c'est tellement précis, et en considérant le tout, l'explication la plus simple est que cela correspond à quelque chose dont ils ont fait l'expérience, et les faits semblent être vérifiés. » Et il y a de nombreux cas comme cela. Mais bien sûr, quand quelque chose est tellement, vous savez, hors de la pensée générale, même si cela n'a pas été réfuté, les gens disent : « Et bien vous savez, qui sait ? » Donc en bref ils le mettent de côté. Donc c'est une chose qui peut être examinée plus en profondeur, et qui sait ?


Une autre chose qui est probablement moins convaincante est ce qu'on appelle l'expérience de mort imminente. Les personnes qui meurent sont dans un état végétatif pendant un moment, quelquefois pendant plusieurs heures. Elles n'ont pas de battement de cœur, l'EEG est plat, mais elles sont maintenus artificiellement, il y a une circulation du sang et respiration. Donc il a eu une étude faite par un cardiologue hollandais, qui a étudié trois cent soixante cinq cas de ces expériences de mort imminentes, où le patient était dans un état végétatif pendant quelque temps. Ce papier a été publié dans un journal raisonnablement bon, le 'Lancet', qui est un des deux principaux journaux anglais. (Nom de l'article : 'Near-death experience in survivors of cardiac arrest: a prospective study in the Netherlands'.) Et de tous ces cas, je ne me souviens pas exactement, mais il y avait six ou sept cas où la personne a décrit des choses qu'elle ne pouvait savoir en aucune façon. Il y a par exemple un cas où la personne était pendant vingt-quatre heures manifestement non consciente, et elle avait un dentier. Et un infirmier prit le dentier, le mit sur un plateau, et partit. Et cet infirmier, quand la personne s'est finalement réveillée, n'était pas là. Il revint plusieurs jours après, et la personne dit : « Où avez-vous mis mon dentier ? » Et l'infirmier était choqué parce qu'il n'avait pas revu cette personne depuis qu'elle était réveillée. Donc il y a des choses comme ça. Donc cela aussi pourrait être examiné, et s'il y a quelque chose de sérieux, alors nous devons le prendre en compte. C'est une ligne possible d'investigation.


Et la dernière chose est le fait de connaître l'esprit des autres, d'une façon très claire et précise, qui ne pourrait pas être expliqué autrement. Bien sûr, nous pouvons deviner ce que quelqu'un pense par ses expressions faciales. Je vois Christof très penseur, il doit certainement penser : « Ce que dit ce moine n'a aucun sens. » Non, je te taquine, je te taquine. (Christof répond : « Cela n'a pas marché ! ») Donc vous voyez, cela ne marche pas, je n'étais pas capable de sonder les pensées de Christof, même si nous avons parlé pendant plusieurs jours et que nous avons commencé à nous connaître. J'ai fait une grande erreur. Donc zéro, pas de clairvoyance, rien ! Mais vous savez, quelquefois, vous pouvez voir que quelqu'un est amusé, que quelqu'un est en colère. Nous pouvons lire beaucoup de choses, même inconsciemment, par les micro-expressions qui durent un troisième de seconde, vous ne les voyez pas vraiment, mais en quelque sorte, vous pouvez détecter s'il est de bonne ou de mauvaise humeur. Je ne parle pas de cela. Il y a de nombreux cas. Je pense que probablement tout le monde ici a une histoire à propos d'un de ses maîtres lui disant quelque chose sur lui qu'il n'aurait jamais pu savoir. Donc, encore, je ne veux pas aller dans les détails, mais je voudrais faire une comparaison. Je parlais de cela à un autre de nos amis neuro-scientifiques qui a dit : « Tu sais, beaucoup de choses arrivent dans la vie, tout est fait au hasard. Tu rencontres quelqu'un dans le train et tu as une chance sur dix millions de rencontrer cette personne, mais cela ne signifie rien pour toi. Mais si tu rencontres ton frère dans un train dans la Sardaigne, alors soudainement, tu penses : 'Quelle coïncidence extraordinaire !' Ce n'est pas une coïncidence, c'est comme gagner à la loterie. Mais cela a une signification pour toi, alors tu penses que c'est assez extraordinaire. » Donc je vais donner un exemple de cela. Vous savez, je suis quelquefois à Paris, pas souvent, mais plusieurs jours par an, et un jour je marchais dans la rue, et un taxi s'est arrêté, et un homme que je ne connaissais pas est sorti et a dit : « Voilà. » Il avait une lettre avec un timbre et mon nom et mon adresse ; « J'allais poster une lettre pour vous, la voici. » Donc, vous savez, c'est étrange. Et le même soir, ma sœur et moi, à trois heures d'intervalle avons pris le même taxi, sans le savoir, nous l'avons découvert par la suite. Il y a trois cent mille taxis à Paris. Et le même jour. Les gens disent : « Ah, rien n'est fait au hasard, il y a un destin. » Mais en fait, c'est juste comme gagner à la loterie, il n'y a rien d'extraordinaire à cela, c'était juste un événement très rare, mais qui était significatif parce qu'il allait à la poste, et que je marchais, et que nous nous sommes rencontrés, et alors ? C'est rare mais il n'y a pas de problème.


Maintenant je vais raconter une autre histoire qui, je pense, est différente. Quand j'étais jeune, je n'aimais pas pêcher, je n'allais jamais chasser, mais une fois, mon oncle, qui avait beaucoup de rats dans son lac, me dit : « Pourquoi ne vas-tu pas tirer sur les rats ? » Il m'a dit d'aller tirer sur les rats parce que tous ces rats mangeaient les fleurs. Ces gros rats venaient en fait d'Amérique, donc ils étaient des envahisseurs. Donc ils mangeaient toutes les fleurs françaises, et mon oncle n'aimait pas cela. Donc j'avais vingt ans, et je suis allé avec ce fusil, et j'ai tiré, et un rat a sauté, et j'espère, j'espère que je l'ai raté, qu'il a été surpris par le bruit. Je ne sais pas, mais j'espère que je l'ai raté. Donc un jour, j'étais dans mon ermitage à Darjeeling, et je pensais : « Comment ai-je pu faire cela ? C'est incroyable. Je ne pense pas à la place du rat. Comment est-il possible que j'ai même pu penser à faire cela ? Je dois aller le dire à mon maître. » Je suis descendu de mon ermitage, et je suis allé voir Kangyur Rinpoche, et il était avec son fils. Et pendant que faisais des prosternations, ils commencèrent à parler et à rire. Et avant que je puisse ouvrir la bouche, Kangyur Rinpoche me demanda : « Combien d'animaux avez-vous tué ? » Alors j'étais, « Euhhh », vous savez, il n'y avait pas des lumières, et des sons bizarres, c'était très normal. Et quand j'ai rencontré mon maître, Kangyur Rinpoche, à vingt ans, il m'a demandé : « Que faites-vous ? » Je répondis : « Je suis un étudiant, faisant des sortes d'études scientifiques, et je suis engagé dans un programme. » Et l'année d'après j'ai demandé : « Devrais-je venir et rester avec vous, ou finir ce que je fais ? » Et il dit : « Finissez ce que vous faites. » Et je lui ai dit des petites choses, que j'avais une mère - par la suite elle est devenue son étudiante - que j'avais un oncle, un père, une sœur, et c'est tout. Vous savez, les grands maîtres ne vous demandent pas comment vous avez appris à conduire une bicyclette, ou comment était votre enfance, nous n'avons jamais, jamais, jamais, parlé de mon enfance, nous avons parlé des enseignements, et du dharma. Il m'a raconté des histoires, mais il ne m'a jamais demandé : « Quand avez-vous fait ceci et cela ? » Donc un jour, il aurait pu décider de me demander : « Qu'avez-vous fait quand vous étiez un enfant, » mais pas seulement comme cela : « Combien d'animaux avez-vous tué ? » Cela n'a aucun sens. Donc c'est différent de quelqu'un qui a une lettre pour moi, parce que cela peut être expliqué. Cela n'a aucun sens. Donc ça, c'est une histoire. Je pense que je pourrais vous en raconter dix, et ici nous pourrions les réunir et avoir un grand fichier. Il y en a pas mal. Donc pour ce genre d'événement, vous savez, en parlant franchement, je n'ai pas d'autre explication. C'est seulement pour dire que ces sortes de choses arrivent, et mon ami a dit : « Tu sais, cela arrive de temps en temps, mais d'une perspective scientifique, c'est difficile, parce que vous ne pouvez pas le reproduire. » Et ces grands maîtres, si vous dites : « O.K, vous savez tout, montrez-moi, s'il vous plaît. » Alors ils disent : « Je ne sais rien. » Parce qu'il y a cette idée de vantardise, de frime, de spectacle. Quelquefois si le disciple ouvre son esprit pour quelque raison précise, le maître lui montrera, mais pas comme, vous savez : « Je vais marcher sur l'eau. » Certaines personnes en Inde ont dit cela, et un cameraman est venu, et ils ont commencé à marcher et sont tombés dans l'eau. Donc, je pense que des maîtres authentiques ne se vantent pas partout.


Ce sont les genres de phénomènes qui peuvent être soumis à l'investigation. C'est, je pense, ouvert, et de nouveau, le bouddhisme n'est pas à propos de 'ce doit être vrai'. De nouveau, si nous voulons combler le fossé entre la façon dont les choses apparaissent et la façon dont les choses sont, nous devons être ouverts tout le long sur ce qu'est la réalité. Donc il est inutile de penser : « Ceci est comme ça. » Nous ne pouvons pas dénier ces phénomènes, et en même temps nous devons être ouverts complètement à tout mode d'investigation. Mais cela doit être le cas des deux côtés.


Voilà, c'était essentiellement les trois sortes de sujets que je voulais présenter.


Traduit de l'anglais par Pháp Thân, tous droits réservés à Matthieu Ricard et Mind & Life Institute. Avec l'aimable autorisation de Matthieu Ricard qui, par manque de temps, n'a pas vérifié la traduction. Les erreurs éventuelles sont sous la seule responsabilité du traducteur.