La théorie de la relativité : contexte et relation
Arthur Zajonc

Mind And Life XXVI – Esprit, cerveau et matière

Monastère Drepung, à Mundgod, en Inde

18 Janvier 2013 - Après-midi du deuxième jour


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Votre Sainteté, le défi de la science moderne est de penser bien plus précautionneusement et subtilement le monde que nous habitons. Il y a beaucoup de détails dans la physique, la physique quantique, la relativité, qui sont assez compliqués, difficiles à comprendre, et je pense qu'une des fondations, ou au moins un concept puissant, est celui de contexte, ou de relation. Vous voyez cela dans chaque domaine que nous abordons. Par exemple, dans l'illusion, vous vous souvenez, de ce grand monstre et de ce petit monstre, qui avaient la même taille physique, mais qui étaient dans un contexte différent : les lignes étaient différentes, et ainsi nous voyions un monstre comme petit et l'autre monstre comme grand, à cause du contexte ou de la relation où ils se trouvaient. Dans l'exemple de Michel aussi, où il expliquait que la lune était dans une relation avec lui quand il conduisait son vélo. Et spécialement en mécanique quantique, c'est tout à fait le cas. Nous ne pouvons pas simplement objectiver le monde. Encore et encore, en sciences modernes, le danger est que nous essayions, comme nous essayons en physique classique, d'objectiver le monde, c'est-à-dire de dire qu'on voit le monde comme objets qui sont séparés et sans aucune relation avec nous. Donc le monde est un monde d'objets se trouvant dans le monde sans aucune relation avec nous. Nous voyons encore et encore que cela ne marche pas dans la nouvelle physique, que c'est un monde constitué de relations. Nous devons nous souvenir de nous et du rôle que nous jouons dans la constitution de la réalité. Tout ce qui apparaît apparaît en relation, dans un contexte. Et donc je vais travailler avec vous dans ce nouveau domaine qu'est la théorie de la relativité, mais avant que je le fasse, je ne peux pas m'empêcher de me souvenir comme vous jouiez avec des montres : vous adoriez les montres et les démontiez, et vous pensiez à toutes les différentes parties, et comment elles bougeaient, et vous les remettiez en place et quelquefois cela ne marchait plus.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Quelquefois cela continuait à marcher, quelquefois non !


Arthur : Quelquefois vous ne répariez pas la montre ! Mais je connais cette sensation, moi aussi j'aimais démonter les choses quand j'étais enfant et les remonter. La montre, est, à certains égards, ou l'horloge, un archétype de cette vieille physique classique. La façon de penser à propos d'une montre marche pour les choses microscopiques et grandes du monde, c'est une façon de penser puissante. Mais je crois que ce que nous avons en mécanique quantique, et spécialement dans les nouvelles machines qui ont été construites sur la base de la mécanique quantique, est quelque chose qui n'est pas similaire à ces montres. C'est comme un tout nouveau concept, un nouvel ensemble de concepts, une nouvelle façon de penser pour ces nouvelles machines est requise. Et c'est pourquoi c'est tellement difficile. Je pense que quand nous reviendrons dans notre prochaine incarnation, nous devrons penser comme ces nouvelles machines, et ces anciennes machines seront comme des jouets dans les magasins d'antiquités. Donc nous avons maintenant en face de nous cet audacieux nouveau défi. Les deux faces de ce défi sont fournies par les théories de la mécanique quantique et de la relativité. Donc je voudrais parler un petit peu de la théorie de la relativité, de ce qu'elle nous dit de la nature de la réalité, et spécialement, encore, l'importance du contexte et de la relation.


Le réalisme d'Einstein

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Vous savez, Einstein aimait un monde, il recherchait un monde qui existait réellement. Comme Michel l'a dit, Michel l'a senti, et que je sens aussi ici, il avait tort de s'agripper à cet ancien monde. Il était une personne se trouvant au carrefour de cette nouvelle réalité, de cette nouvelle façon de faire la physique. Il a dit : « Derrière les efforts infatigables de l'investigateur se cache une impulsion plus forte, plus mystérieuse : le souhait de comprendre l'existence et la réalité. »


Propriétés intrinsèques

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Maintenant, je vais commencer avec une question concernant cette idée de propriétés intrinsèques que Michel a introduit. Vous savez, quand vous arrivez en Amérique, je ne sais pas pour vous, mais la plupart des étranger, quand ils arrivent en Amérique, doivent donner leurs empreintes digitales. Ils ne prennent pas encore l'ADN, mais ils prendront probablement un échantillon d'ADN un jour ou un autre. Donc ce qu'ils cherchent sont des biomarqueurs qui sont un ensemble unique et stable de propriétés qui peuvent vous identifier ou m'identifier, et qui identifient les objets. Donc vous pouvez faire une différence entre cet objet-ci et cet objet-là. Dans le cas des biomarqueurs, ils pourraient regarder la taille, ou le poids, mais cela peut changer, vous savez : vous pouvez perdre du poids, et vous n'avez plus la bonne mesure. La couleur des yeux n'est pas unique, il y a beaucoup de gens avec les yeux marrons. Mais les empreintes digitales et l'ADN sont plus ou moins uniques, on peut dire que cela identifie les différences entre chacun de nous. Donc en cherchant cet unique ensemble de marqueurs intrinsèques, nous pensons que nous pouvons identifier un objet. Que sont ces marqueurs en général ?


Galilée : sur les qualités primaires et secondaires

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Que sont les propriétés fondamentales intrinsèques des corps ? Galilée, de nouveau ‒ parce qu'il est un de mes philosophes et scientifiques préférés ‒ a fait une distinction, une distinction que de nos jours nous appelons la distinction en qualités primaires et secondaires. Je vais expliquer en détails ce qu'elles sont dans un moment. Donc Galilée a écrit, il y a plusieurs centaines d'années : « Je pense que les goûts, les odeurs, les couleurs et ainsi de suite ne sont rien de plus que de simples noms et qu'ils résident seulement dans la conscience. Si l'on enlevait la créature vivante, toutes ces qualités seraient dissipées et annihilées. »


Qualités primaires et secondaires

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Examinons ce que sont ces qualités primaires et secondaires : Galilée a dit que les choses comme la couleur de l'arc-en-ciel, l'odeur d'un repas, le goût, les sons que vous entendez maintenant, sont tous désignés conceptuellement, ils sont tous secondaires. Mais ces choses que l'on appelle primaires, par exemple la longueur, la taille, sont-elles vraiment primaires ? Ou sont-elles aussi secondaires ? Vous savez, qu'en est-il de la forme, ou de la masse, ou même des nombres ? Sont-ils vraiment primaires, ou font-ils aussi partie des secondaires ? Y a-t-il des attributs primaires vraiment fondamentaux, et si oui, que peuvent-ils être ? Et ce que nous allons faire n'est pas de demander aux philosophes, mais aux scientifiques. Ce que nous pouvons faire est que nous pouvons dire : « Très bien, la physique classique semble expliquer les qualités secondaires, comme la couleur, en terme de qualités primaires, comme la taille, la forme et ainsi de suite. » Donc nous prenons les choses que nous expérimentons dans cette salle, tout ce que nous expérimentons maintenant : écouter ma voix, être dans cette belle pièce, tout cela est secondaire. Du point de vue de Galilée, derrière ces expériences secondaires, il y a des objets matériels primaires comme des ondes et ainsi de suite qui produisent les sons, la lumière, les couleurs, l'expérience, et il veut expliquer les secondaires en termes de primaires. Les qualités secondaires s'élèvent des qualités primaires, elles sont causées par elles, elles sont stimulées par elles. Les ondes de son atteignent les oreilles, produisant un mouvement dans l'oreille, et cela envoie un signal électrique au cerveau, et d'une manière ou d'une autre ‒ et c'est ce qu'on appelle le « problème difficile » ‒ vous entendez ma voix et votre voix. Nous ne comprenons pas cela complètement. Mais le mystère est, du point de vue de la physique quantique et de la relativité, de savoir si ces qualités primaires sont vraiment primaires.


Le monde comme intrinsèquement subjectif

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Donc je voudrais poser cette question, et la poser non dans le contexte de la philosophie mais de la physique. Donc le monde est-il fait d'objets et de propriétés intrinsèques, ou le monde est-il intrinsèquement subjectif, le seul monde que nous connaissons est-il le monde de l'expérience ? Et si c'est un monde d'expérience, alors il a toujours ce caractère subjectif. Cela ne veut pas dire que ce n'est pas vrai, cela ne veut pas dire que c'est faux, mais je vois toujours le rouge, j'entends des sons, je les entends. Maintenant je peux avoir des idées sur eux, de savoir d'où ils proviennent, mais y a-t-il un moyen par lequel je pourrais passer de cette expérience à quelque chose autre que l'expérience ?


Deux grandes théories de la physique moderne

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Regardons ceci, non du point de vue de la mécanique quantique, qui marche avec les très petits objets du monde, mais du point de vue de la théorie de la relativité, qui est une compréhension révolutionnaire de l'espace et du temps, et de la simultanéité, une des idées les plus fondamentales de toute la science. Ces effets ne deviennent significatifs qu'à une telle grande vitesse, une très grande vélocité. Quand vous êtes allé au CERN, vous avez vu comme c'est grand, et s'il est si grand et qu'il a la forme qu'il a, c'est en partie en raison de ces effets relativistes qu'ils doivent concevoir dans cette machine en utilisant des équations d'ingénierie relativistes. Si vous procédez de la même façon qu'avec une montre classique, cela échouera.


Relativité : contraction des longueurs et relativité de la simultanéité

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Je voudrais maintenant faire une expérience de pensée, du type qu'Einstein aimait, et c'est ce qui suit : j'ai ici une image d'une grange ‒ je ne sais pas si vous avez des granges au Tibet, ‒ qui a deux portes : une devant, et une autre que vous ne pouvez pas voir, qui se trouve derrière. Et il y a une perche en-dessous. La perche a une longueur, elle fait vingt-cinq mètres, donc c'est une grande perche. La grange fait seulement vingt mètres. Et le défi relativiste, le problème que les professeurs donnent à leurs étudiants, est de faire rentrer la grande perche dans la petite grange, afin de pouvoir fermer les deux portes en même temps le temps de faire une photo. Ensuite vous pouvez rouvrir la porte de derrière, et laisser la perche sortir.


Point de vue de la grange

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Maintenant, classiquement, c'est simplement impossible, la perche est trop longue pour rentrer dans la grange, mais croyez-le ou non ‒ et l'ingénierie prouve que c'est vrai, dans les laboratoires du CERN et ainsi de suite, ‒ cette perche rétrécit alors qu'elle va de plus en plus vite relativement à la grange. Elle va en fait tellement rétrécir que si vous allez à 70 % de la vitesse de la lumière, environ 130.000 miles par seconde, ce qui est très vite, c'est cinq fois le tour du monde en une seconde...


Question : Alors vous devez ouvrir et fermer les portes très vite ?


Arthur : Afin d'éviter que la perche s'écrase contre les parois de la grange, vous devez fermer et ouvrir les portes très vite. Ok, mais peu importe, c'est une question de principe, n'est-ce-pas ? Pouvez-vous fermer les deux portes simultanément ? Cela signifie alors que la perche est à l'intérieur de la grange, quand les deux portes sont fermées ensemble, et comme la perche bouge vous ouvrez rapidement la porte de derrière afin qu'elle puisse sortir. Vous avez peut-être une situation où la porte de derrière est fermée et la porte de devant est ouverte, et la perche rentre dans la grange, vous fermez la porte de devant, seulement un instant, la perche est dans la grange, vous prenez une photo, et vous ouvrez la porte de derrière et la perche sort.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : C'est une expérience de pensée, n'est-ce-pas ?


Arthur : Oui. Vous ne pouvez pas le faire avec des granges et des perches, mais vous pouvez le faire avec de petites particules, ou des horloges atomiques, et ainsi de suite, vous pouvez en fait montrer que cela marche expérimentalement. Donc ceci est une expérience de pensée mais vous pouvez faire une version de cela en laboratoire. Maintenant, c'est très étrange, parce que la perche était plus grande, et il semble maintenant que l'on ait démontré qu'elle était plus petite.


Passons à la deuxième partie de cette expérience de pensée, c'est la partie difficile. Si j'ai une perche, comme ceci (Arthur tient un stylo dans la main droite), j'imagine que c'est une perche, et j'imagine que ceci est la grange (il ouvre sa main gauche), et la perche passe par la grange. Ceci va devenir plus petit (le stylo), afin qu'il puisse entrer dans la grange et les portes de la grange pourront fermer brièvement, et il va sortir par la porte de derrière. Mais du point de vue de la relativité, c'est la même chose que de bouger la grange vers la perche, donc il y a deux façons de bouger : bouger la perche vers la grange, ou bouger la grange vers la perche. Cela a l'air la même chose. Donc la question est : « Et bien peut-être que la grange bouge et pas la perche. » Ok ? Donc je vais assumer que c'est la grange qui bouge. Donc maintenant la question est : « La perche devient-elle encore plus petite, ou est-ce la grange, qui est en mouvement qui devient plus petite ? » Les lois qu'Einstein a découvertes, simplement par la pensée, sans expériences, par pure logique, disent que tout objet en mouvement devient plus petit dans la direction du mouvement.


Point de vue de la perche

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Donc si c'est la perche qui bouge, elle devient plus petite, et si c'est la grange qui bouge, alors la grange deviendra plus petite. La perche continue à mesurer vingt-cinq mètres, et maintenant, la grange, qui avait vingt mètres, a quatorze mètres. Est-ce que la perche rentrera dans la grange ? Non, absolument pas. Il n'y a aucun moyen de fermer les deux portes, parce que la grange est beaucoup trop petite. La perche fait vingt-cinq mètres, la grange fait seulement quatorze mètres.


Importance cruciale du point de vue

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Ok, maintenant, si vous avez deux scientifiques faisant réellement ces expériences, un faisant la première expérience de pensée, un autre faisant la deuxième expérience de pensée, ils vont avoir des opinions très différentes. Un va dire : « Je l'ai vu, j'ai pris une photo. Voici la photo, et la grange contient la perche, elle est dedans ». Et l'autre va dire : « Non, regardez, ma photo montre que la perche est en dehors de la grange. » Et vous les rencontrez et demandez qui montre ce qui s'est passé réellement, qui dit la vérité concernant l'état de la perche dans la grange. Et Einstein dirait : « Les deux ont raison », parce que ce que vous regardez est toujours dans un contexte, une relation, et quand vous demandez quelle est LA vérité, l'unique vérité, vous présumez qu'il y a une vue objective de nulle part, qu'il n'y a pas de personne mais une situation avec sa propre vérité. Non une vérité relative à moi, ou une vérité relative à vous, mais une unique vérité absolue. Et quand nous oublions cette relation, cette relation ou contexte, alors nous rencontrons de grandes difficultés. Si nous nous souvenons du contexte, alors nous nous rencontrons et nous disons : « Bien sûr, étant donné où vous vous trouviez et vers où la perche bougeait, alors vous voyiez de cette façon. Étant donné que j'étais dans un différent cadre de référence, et que pour moi la grange bougeait, alors je voyais d'une autre façon. » Nous pouvons avoir une compréhension mutuelle, parce que nous comprenons les contextes différents. C'est pour un résultat profond, parce que Galilée a dit que la longueur était objective, que la longueur était une qualité primaire, qu'elle ne devrait pas dépendre de mes organes sensoriels, qu'elle ne devrait pas dépendre de moi, que je devrais pouvoir disparaître. Mais dans ce cas, ce que nous disons est que le point de vue est absolument important, même pour quelque chose d'aussi primaire que la longueur, la taille. Dans un certain sens, toutes les propriétés que vous avez sur la liste, les propriétés primaires, sont affectées par la relativité de cette façon : vous devez toujours faire des mesures en étant conscient du fait que c'est en contexte et en relation. Et il y a de nombreux cas où la mécanique quantique donne la même leçon : vous devez toujours amener le contexte de l'observateur en relation avec ce qui est observé, et si vous cherchez la fondation absolue, la taille réelle, ce qui est la vraie taille, vous trouvez toujours une taille relative à un observateur, il n'y a pas de taille vraie, absolue, ou de poids, masse, ‒ et ainsi de suite ‒ vrais, absolus, c'est toujours en relation avec un point de vue.


Donc il y a deux vues qui sont classiquement inconsistantes, du point de vue classique, elles ne peuvent pas être. La vue de la grange dit que la perche est à l'intérieur, la vue de la perche, où la grange bouge, dit : « Non, la perche est trop longue et n'est pas à l'intérieur. » Donc qui relate ce qui arrive réellement ? Les deux vues sont justes, mais en respect de deux observateurs différents, deux cadres différents de référence : un avec la grange, l'autre avec la perche voyant la grange en mouvement. Je pense que cela a une signification très grande : que chaque acompte subjectif, chaque personne prise en compte fera une description complètement consistante, avec les lois de la physique fonctionnant parfaitement. Et en fait, Einstein a montré que c'est la seule façon où les lois de la physique peuvent être opérantes dans chacun des deux cadres de références, avec un vrai succès d'objectivité. Donc vous êtes maintenant dans une situation où vous pourriez dire simplement du point de vue de la physique que nous devons garder en compte nous-même, le cadre de référence de l'observateur. Et vous pouvez demander s'il existe un endroit, un cadre, un cadre de référence qui serait un cadre de référence privilégié ? Nous disons aujourd'hui qu'il n'y a pas de cadre de référence préféré, que chaque personne a la même prétention à la vérité, même quand elles semblent être opposées.


Des événements, pas des objets

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Maintenant il y a une citation de David Bohm, votre ami David Bohm, que je connaissais aussi très bien, et qui était aussi un grand physicien, une personne d'extraordinaire brillance. J'aurais aimé qu'il soit là, il aurait été un compagnon brillant pour ce travail. Dans la théorie de la relativité, non seulement la longueur rétrécit, mais le temps peut vraiment ralentir, et la vitesse augmenter selon le mouvement. Il y a une relativité de la simultanéité. Mes deux doigts claquent simultanément (Arthur claque des doigts), mais si vous bougez, vous en voyez un en premier et ensuite l'autre, et en bougeant dans l'autre direction, ce sera le contraire. Donc vous prenez ces trois, la longueur rétrécissant, le temps ralentissant, et la relativité de la simultanéité, et cela devient le nouveau cadre pour comprendre la nouvelle physique. Bohr a dit : « L'analyse du monde en objets constituants a été remplacée par son analyse en termes d'événements et de processus. » C'est, pour moi, une déclaration très puissante : nous voulons tellement que le monde soit fait d'objets, comme des verres et des bols, et des mouchoirs en papier, des boîtes et des ordinateurs, et à l'échelle microscopique, nous pensons aussi en termes de cellules et de neurones et d'atomes et de molécules, n'est-ce-pas ? Mais la citation de Bohr est une déclaration très puissante, elle dit que c'est une vue erronée. Ce que l'on a vraiment sont des événements, des choses qui apparaissent, on peut dire des phénomènes, et des processus, la façon dont ils évoluent dans le temps. Et ils donnent l'apparence d'objets, de nature durable. Mais ce qui est plus primaire sont les événements, les phénomènes, et leur développement. Et pour cela vous avez toujours la position de subjectivité. Mais qu'est-ce qui prouve que ce monde n'est pas un monde de chaos ? Les gens peuvent penser : « Oh, mon Dieu, entre la mécanique quantique et la théorie de la relativité, c'est complètement fou ! » Mais afin d'avoir notre univers où les lois de la physique opèrent, Einstein a introduit ces sortes de choses qui doivent être vraies, et nous avons vérifié cela en laboratoire, et nous avons trouvé : « Oui, elles sont vraies. » Donc c'est en fait quelque chose de grande beauté, de grande harmonie, de grande possibilité, et pourtant c'est quelque chose qui lie le cadre de référence, la place de l'observateur, avec ce qui doit être investigué : le monde s'élève constamment des deux côtés comme phénomène.


Implications

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Donc voici ce que je pense être quelques une des implications. C'est, je pense, en fait, une vue erronée de chercher un seul état des lieux objectif. Comme Bohm a dit : « Les objets sont maintenant remplacés. » Penser qu'il y a un seul état des lieux que tout le monde verra d'une façon consistante est faux. Nous devons comprendre les changements qui sont associés avec le contexte. Il y a ce que nous pourrions appeler la dépendance fondamentale de l'observateur, il y a toujours un point de vue. Par exemple, vous avez posé une question à propos des dinosaures : il y a de nombreux millions d'années, il n'y avait pas d'êtres humains, et pourtant nous décrivons les dinosaures, nous décrivons la Terre. Mais nous le faisons comme si nous étions là avec cette conscience, ces yeux, ces oreilles, avec une équipe de journaliste, avec des caméras qui regardent d'un point de vue particulier à la situation. Alors bien sûr, il y aurait un monde qui s'élèverait, et qui ressemblerait à ce qu'ils décrivent. Donc soit vous avez, pourrait-on dire, un observateur réel, soit un observateur imaginaire, et vous avez déterminé le contexte. Enlever cet observateur et l'oublier est une négligence. Ainsi nous trouvons, par exemple, que la longueur est relative, et que d'autres attributs, que vous prenions comme primaires, sont relatifs.


Maintenant, voici un autre exemple de ce qui, je pense, montre que ce que je viens de dire doit être vrai à chaque niveau. Ce n'est pas comme si vous arriviez à un certain endroit et qu'alors vous fassiez une percée dans la réalité objective, absolue, mais vous avez ces aspects qui sont basés sur des relations, ces réalités sont basées sur des réalités que nous expérimentons. J'ai ici une image du globe de la Terre reposant sur le dos d'un éléphant. C'est une histoire qui vient des anciens grecs. Quand ils essayaient de comprendre comment la Terre était soutenue, ce qui soutenait la Terre, ils dirent : « La Terre doit être sur le dos d'un éléphant. » Et bien sûr, ils étaient logiques, alors ils ont demandé : « Mais qu'est-ce qui supporte l'éléphant ? » Et quelqu'un a dit : « Et bien, il y a une tortue, une grande tortue. » Et on demande : « Mais sur quoi se tient la tortue ? » Et après cela, on a dit : « Et bien il y a des tortues tout le long vers le bas. » En d'autres termes, c'est seulement : « Je ne sais pas, c'est la même chose tout le long vers le bas. » Plus et plus de tortues.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Il y a un mythe originaire similaire, dans l'Inde classique, dans la tradition védique je crois, un des textes védiques, où la Terre est soutenue par le dos d'une tortue. Alors quand il y a des tremblements de Terre, c'est que la tortue bouge !


Arthur : Mais la raison pour laquelle je raconte cela n'est pas simplement parce que c'est une histoire amusante, mais parce que nous cherchons toujours une fondation, ou une réalité objective derrière l'expérience. Qu'est-ce qui soutient l'expérience ? Nous cherchons quelque chose d'autre que l'expérience pour soutenir l'expérience. Et je pense, sur la base du travail d'Einstein sur la relativité et de la mécanique quantique, que ce n'est pas un bon choix, que c'est un problème ; qu'en fait, quand vous regardez de plus en plus profondément, ce que vous trouvez sont des contextes dépendants de relations qui donnent lieu aux phénomènes, qui peuvent être de plus en plus subtils, de plus en plus délicats, de plus en plus fins, même presque cachés, mais avec des instruments sophistiqués ou avec la conscience, nous pouvons les investiguer à tous les niveaux. Donc ce que l'on a ne sont pas des tortues tout le long vers le bas, mais je dirais ces contextes dépendants d'expériences allant tout le long vers le bas. Et il n'y a pas besoin d'autre fondation que cela. Ce que cela signifie pourtant est que nous devons pas seulement être bloqués dans un point de vue : si vous êtes bloqué dans le point de vue de la grange, quand vous voyez tout de votre vue du monde, tout de votre côté, alors vous vous battez pour cette vérité.


Réalité circulaire

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Voici une image, disons, d'une réalité qui est circulaire. Vous apprenez en fait à prendre la position et la vue des autres. Donc, même si je ne suis pas bouddhiste, peut être la philosophie bouddhiste est-elle intéressante, parce qu'elle m'apporte des pensées que je n'avais pas rencontrées auparavant, une autre façon de regarder, une autre façon de comprendre. Peut-être que vous vous intéressez à la physique, ou à la neuroscience, qui sont quelque chose d'assez différent, parce que cela donne une vue fraîche de la réalité. Et plutôt que d'essayer de trouver la fondation de la réalité en absolu, on bouge autour du cercle. Ici, donc, ce sont les scientifiques, philosophes, contemplatifs, faisant leur chemin autour de la grande question de l'existence. Et je vais conclure avec cela.


Sa Sainteté le Dalaï Lama : Donc la conclusion est qu'on a besoin d'une sorte de vue compréhensive holistique ?


Arthur : Compréhensive, oui. Pour Francisco Varela, que vous connaissiez si bien, c'était la première personne et troisième personne, la science intérieure et la science extérieure. Ce sont comme différentes vues autour du cercle. Certaines personnes maintenant regardent à la seconde personne, comment nous travaillons en dialogue, avec des cultures très différentes, avec des philosophies sophistiquées et très différentes. On essaie de vivre vraiment dans la vue des autres, afin que, par imagination et sympathie, nous puissions changer de contexte. Nous ne devons pas être né au Tibet afin d'étudier le bouddhisme tibétain, nous ne devons pas être né où je suis né pour comprendre ces questions. Donc nous pouvons nous enseigner les uns les autres, nous pouvons apprendre les uns des autres, et en regardant par de nombreux points de vues, nous nous rapprochons beaucoup de ce que nous pourrions appeler une compréhension commune, qui sera une aide pour nous.


Traduit de l'anglais par Pháp Thân, avec l'aimable autorisation de Arthur Zajonc et du Mind and Life Institute, tous droits réservés à Arthur Zajonc et Mind & Life Institute.